Au Phil des ailleurs


 "... Songe à la douceur / D'aller là-bas..."

Charles Baudelaire

 

 

 Liste des articles

 

 Introduction

           

 Contrairement à son homonyme, Philéas Blogg n'est pas   un adepte de la vitesse. Ce n'est pas non plus un voyageur impénitent désireux de parcourir le monde à toute force. On peut voyager dans de lointains pays comme au bout de la rue.


L'ailleurs apparaît dans un coup d’œil, dans le saisissement d'un parfum, et souvent le premier objet qui s'offre au visiteur en dit long sur l'endroit où nous sommes.

 

J'ai quelquefois été voir ailleurs et j'en suis heureux. Mais il y a l'empreinte carbone. Et le tourisme en tant que tel est une véritable saloperie.

          "Sur la grand mare..."

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 "Songe à la douceur / D'aller là-bas..."

 Charles Baudelaire

Le voyage à venir

 Le 28 janvier

Avant d'en venir aux voyages d'agréments, commençons par un mot sur le voyage qu'on dit final, le "dernier", qualificatif d'ailleurs présomptueux car nous ne savons rien de cet avenir-là : qui sait si, éteints dans cet univers-ci, nous ne basculons pas dans d'autres dimensions où d'autres parcours s'offrent à nous ? Il y a tant d'autres questions analogues sur lesquelles nous pourrions rêver : à quoi se frotte notre univers fini en expansion ? Se dilate-t-il au détriment d'autres espaces ? Gagnerait-il du terrain sur l'Infini (formulation absurde) ? Est-il contenu dans une espèce de baudruche prête à exploser si l'esprit qui la gonfle souffle trop fort ?
 
Fichtre ! Qu'allons-nous devenir ?

Plus près de nous, combien de kilomètres le système solaire a-t-il parcouru dans sa galaxie depuis les milliards d'années qui l'ont vu naître ? Moi-même sur cette terre depuis soixante-sept ans, cinq mois et vingt-sept jours, quelle distance ai-je parcouru sans m'en rendre compte à travers les jours bleus et les nuits étoilées ? 
"Non men que saper dubbiar m'aggrada" cite Montaigne. Admettons.

Mais il est une question qui agite depuis peu l'occident qui échappe encore aux guerres ou aux génocides : celle de l'humusation.  Des êtres humains se sont avisés de la vanité dangereuse de l'inhumation : à quoi bon surcharger la planète par nos dépouilles en décomposition ? N'est-ce pas accaparer des terres agricoles ou constructibles ? "Sans compter les risques pathogènes" ajoutent les plus prudents. La crémation, heureuse alternative, se révèle aujourd'hui ennemie de l'empreinte carbone qu'elle explose pour chaque individu : non seulement par les fumées qui s'élèveraient jusqu'aux cieux, mais par l'utilisation de combustibles fossiles ou de bûchers qui libèrent dans l'atmosphère tout le carbone que le bois capture. Donc pas bon du tout.

Ici intervient l'idée de l'humusation : transformer les corps en activateur propre à bonifier les terres arables - ou les jardins : compost, engrais naturel, ne serait-ce pas participer judicieusement au Grand Cycle de la Vie ? 
Laissons de côté les freins à cette riche idée qui proviendraient d'une gêne liée à la dignité humaine, à l'immortalité de l'âme, ou à des références déplacées comme le vieux film "Soleil Vert" (1973) dont la vision dystopique perturberait une rationnelle appréhension de la démarche et de ses objectifs.

Ce qui me frappe dans cette initiative, c'est la rage de l'utilitarisme : il faut servir coûte que coûte. Et après qu'on a travaillé, qu'on a payé de sa personne, ne serait-il pas dommage que la matière inerte que nous sommes alors devenus ne serve pas encore - et au bien de tous qui plus est ?  S'ajoute à cet extrémisme productiviste un je ne sais quoi qui relève du sacrifice ultime : la mort même, autant que la vie, doit être vécue pour le bien d'autrui : une espèce de calvinisme absolu, de sens du martyre que la mort n'interrompt pas : on n'échappe pas aux mortifications de la chair qu'on ne laisse pas en paix. 
Ce n'est pas ce que les malveillants appellent "l'écologie punitive" : c'est du productivisme (capitalistique ou autre) qui cultive la rentabilité comme s'il fallait se faire pardonner "la chair que trop avons nourrie".

Une autre idée me vient : "Partir c'est mourir un peu" a écrit Edmond Haraucourt ("Ultracourt" suggère mon correcteur d'orthographe). C'est en effet un peu court, jeune homme : même lorsqu'on quitte un lieu chargé de longs souvenirs, les souvenirs on les emporte avec soi, ils ne meurent pas. Partir est une joie, c'est accueillir une vie nouvelle. Dès lors mourir, c'est partir complètement, pas "un peu", sans souvenir ni métamorphose. S'humuser serait-il refuser ce dernier départ, une façon de ne mourir qu'un peu ? De se projeter dans un beau paysage d'avenir - beau potager ou prairie fleurie ?
Je préfère écrire en attendant.
Et que lors de mon incinération les assistants entendent "Set the controls to the heart of the sun".
 
 

 "Songe à la douceur / D'aller là-bas..."

 Charles Baudelaire

Tourisme et Transports

Le 30 janvier
 
Qu'il me soit permis de remercier "Anonyme" sans qui ce nouvel article n'existerait pas. Oui, la circulation lente permet de rencontrer des gens formidables, d'apprécier les beautés naturelles, de (se) vivre autrement. Et les façons d'être inattendues des autochtones justifient à elles seules les déplacements comme les efforts fournis -en vélo avec Anonyme ou à pied comme je l'ai entrepris quelquefois : déjà Montaigne appréciait dans ses voyages - et particulièrement celui qui le conduisit pendant plusieurs années en Allemagne et en Italie - "les tables les plus épaisses d'étrangers" : il avait assez de gascons chez lui pour ne pas rechercher leur compagnie lorsqu'il avait le bonheur de se rendre AILLEURS.
Il allait bien entendu au rythme lent des chevaux, des "coches" à l'occasion, et n'hésitait pas à modifier son parcours au gré des rencontres et des imprévus : bien que la trame en ait été savamment préparée, le voyage était tissé au fil de ces découvertes inattendues. Montaigne était riche, il avait laissé en Gascogne une épouse et un intendant capables de gérer son domaine, et il pouvait entretenir sans autre souci que sa santé les serviteurs, les parents et amis qui l'accompagnaient. 
 
 
N'avoir ni domaine à gérer, ni gravelle à soigner, devrait être l'assurance d'un tourisme plus tranquille encore, où seuls importent l'agrément du voyage, la commodité des transports doux et la contemplation qu'ils permettent. Pourtant, lors de mes modestes randonnées (terme qui comme l'anglais "random" appelle l'aléatoire, admet la bifurcation), rares étaient les marcheuses et marcheurs qui allaient à mon rythme. Beaucoup me dépassaient sur les sentiers où je levais fréquemment la tête tandis qu'iels allaient à marche forcée, armé.e.s de bâtons rétractables pour gagner en agilité, donc en vitesse. Beaucoup en vérité ne marchaient plus mais avaient résolument adopté le pas de course : praticien.ne.s du "footing" ou du "running" près des villes et des villages, au cœur même des parcs urbains, iels s'entraînaient pour des trails de montagne où, renonçant à suivre les courbes de niveau, iels traçaient droit vers le haut des escarpements pour atteindre un col, ou dévalaient schuss en contrebas, vers la vallée donc que l'on distinguait mal ("foncer dans le brouillard"), tapie sous les nuages de pollution.
Lorsque j'atteignais moi-même le col, il m'arrivait de rejoindre une route asphaltée où des cyclistes faisaient une pause. Peu observaient le panorama, mais ça discutait vélo, ça refaisait le trajet, les portions faciles ou les rampes à fort pourcentage, les secteurs où le vent vient de face et les problèmes de dérailleur dans les épingles, ça comparait avec d'autres ascensions réputées. Non loin, les sportifs à pied causaient ampoules, pierriers, crèmes, baumes et huiles essentielles, marques et modèles de chaussures...
 
Lorsque je suis allé un peu plus loin que les pentes du Vercors, du Ventoux ou du Cinto,  j'ai constaté que les jeunes d'Europe du sud couraient beaucoup, en ville en tout cas,  et qu'à côté des flots de touristes qui serpentent sur l'Acropole ou le Capitole, munis d'ombrelles et d'éventails, des athlètes lesté.e.s d'un sac à dos grimpent à toutes jambes et sous la canicule les sentes du Janicule ou du Lycabette. Dans des  pays plus pauvres, où la jeunesse des villes joue au foot sur la terre battue plutôt que d'entreprendre des footings solitaires, seuls les riches viennent en Europe pour pratiquer des sports d'altitude, sur place c'est en marchant que se déplacent les gens ordinaires, dans la poussière des villes ou la poussière des pistes de campagne. 

Un pays développé est celui où la fatigue, choisie, est recherchée pour un plus grand bien-être : bouger est un must. Un pays sous-développé (on dira plutôt en voie de développement) est celui où la fatigue s'impose aux corps abîmés qui voudraient bien paresser. Dans un même pays, on trouve en plus ou moins grand nombre des populations développées (qui courent à l'assaut des sommets) et d'autres sous-développées (on dira plutôt etc...) obligées de marcher quoiqu'elles cherchent à se (re)poser.


Comment l'agitation choisie est-elle devenue un signe de réussite sociale ?
Les groupes humains ont longtemps nomadisé, pour recueillir la nourriture, suivre les troupeaux ou voir ailleurs, c'est la sédentarisation générale qui a donné lieu à la transhumance touristique pour qui en avait les moyens. Dès les siècles anciens, la puissance s'est mesurée à l'aisance et à la vitesse du déplacement : les esclaves portaient les chaises à bras qu'utilisaient les patriciens, et chez les peuples qui ne connaissaient ni la roue ni les montures, les chefs se faisaient ouvrir le chemin  à travers les jungles par des serviteurs, les messagers étaient choisis parmi les plus rapides coureurs... Mais au XVIIIème siècle, le mouvement s'est accéléré et dans le même temps, la haute société britannique a institué pour ses jeunes gens "le grand tour" (d'Europe, de Méditerranée, d'Orient...) à la base de notre tourisme.
La vitesse - pas celle de la nature, que manifeste une "étoile filante" ou la fuite d'un animal mais celle que l'on recherche, que l'on produit, que l'on organise - est donc un phénomène tout à fait récent, resté longtemps relatif : si Napoléon a gagné force batailles par le déplacement rapide de ses corps d'armée, c'était encore une performance de marcheurs comme au temps des légions ou même de Marathon. Il faut attendre les temps romantiques pour que Turner exalte la griserie du Railway ou que madame Isadora Duncan laisse trainer son écharpe dans les moyeux de sa décapotable et s'en étrangle.

["Ne laisse pas ton cœur trainer par la portière" écrira Desnos.]

Pendant deux siècles on a estimé que la vitesse, parce qu'elle réduisait le temps de transport, favorisait les voyages lointains : le tourisme pouvait grâce aux moyens de transports se développer, les actions guerrières aussi, le commerce, la colonisation, les échanges en général. Et les guerres, le commerce et la colonisation se sont développées, puis le tourisme dit "de masse" : la bicyclette prolétaire des congés de 36 a fait place à la 4CV, les avions transcontinentaux ont pris le relais des trains...
...et il apparait que les moyens de transport rapides n'ont pas pour seul effet de réduire le temps du trajet, mais d'abolir l'espace intermédiaire : je suis allé plusieurs fois à Rome : en train de nuit sans correspondance, en train de jour avec correspondance, en voiture et en avion. L'avion est plus rapide, on s'en doute, mais surtout il vous embarque dans un lieu standard et vous débarque dans un autre lieu standard presque identique : le passage ne s'effectue pas, il faudra attendre de sortir de l'aéroport pour gouter un autre air, d'autres parfums ou sonorités, et s'y accoutumer plus ou moins vite. La transition n'a pas eu lieu. Elle avait lieu avec le train de nuit, mais à peine : même endormi ou somnolent, on ressent le temps qui passe, on perçoit des changements (annonces dans les gares, paysages s'il reste quelque clarté, ou au petit matin...)... Le train de jour multiplie ces mêmes détails et les correspondances font découvrir de nouveaux lieux, des mots nouveaux, des modes et des architectures différentes, des publicités inconnues... La voiture (ou un véhicule plus lent si l'on a beaucoup de temps...) détaille en plus de tout cela chaque portion d'espace, fait passer d'un paysage à un autre, d'une végétation à l'autre, de l'altitude à la plaine ou au littoral, autorise diverses haltes, révèle parfois des comportements inattendus, et quantité d'autres menus changements. 
La plus grande vitesse ne produit pas seulement un gain de temps mais la perte des espaces intermédiaires : on efface le parcours, seul compte le point d'arrivée. 


Aujourd'hui, on a trouvé mieux : les moyens actuels de communication ont totalement effacé les espaces intermédiaires, puisqu'on peut se téléporter en un clic sur notre lieu d'arrivée devenu objet de recherche. Aller à Rome n'était déjà plus, depuis l'avion ou le train de nuit, découvrir tout l'espace qui sépare Rome du lieu d'où l'on part, mais aujourd'hui aller à Rome c'est "retrouver" Rome, même si on n'y a jamais mis les pieds auparavant. Une impression équivalente m'a frappé en circulant pour la première fois avec un ami à Manhattan : Broadway, Harlem, l'Empire State, le pont de Brooklyn ou China Town, la brique et les escaliers de secours de "Fenêtre sur cour" ou "Taxi Driver" : c'était exactement comme dans les reportages ou les films. je vivais sans surprise dans ce décor-là. De la même façon, à Rome on se retrouvera devant le Colisée, sur une avenue pavée que domine une colline avec des pins maritimes,  ou parmi les ruines, avec des deux roues en pagaille entre une trattoria du Trastevere et la fontaine de Trevi... Cartes postales, séquences filmiques. Ces clichés fonctionnaient déjà en noir et blanc, du vivant de Fellini, de Rossellini... Mais les outils de communication actuels renforcent notablement la tendance : 
se retrouver à Harlem ou piazza Navona en un rien de temps conservait un côté amusant, un peu enfantin, comme jadis d'insérer sa tête dans un costume en bois pour une photo. Mais planifier chaque instant de son futur séjour, ce n'est plus même du tourisme, c'est faire du voyage une vérification. Si le développement des transports a favorisé naguère le tourisme de masse, celui d'internet n'est-il pas en train de fabriquer du tourisme casanier sans changement ni transport ? Internet nous informe des contraintes du déplacement, des usages locaux, des avis et notations de nos semblables, nous invite même à emporter avec soi un détecteur de CO2 avant de loger quelque part, et nous oblige pour entrer dans un musée, un site fameux ou un quelconque restaurant, à prévoir la date et l'heure, bientôt peut-être la durée et le menu ou les choix de visite : il ne reste plus qu'à aller vérifier sur place ce que l'on a déjà vu sur écran et prévu à l'avance.


Rien ne nous change de nos habitudes, Rome est toujours dans Rome, Hyde Park à Manhattan : " j'y étais l'autre jour, le Chelsea Hotel est toujours à la même place, j'ai pensé à Lennon, à Mastroianni (Marcello !), on avait tout prévu, on a pu tout voir en trois jours, c'est merveilleux". 
Non ?
Il semble bien dans ces conditions que la seule chose qui ait disparu (à part Lennon et Mastroianni) ce soit la surprise de la découverte, le hasard de l'imprévu, autrement dit l'intérêt du tourisme lui-même : la rencontre avec l'inattendu. Dès lors, rien qui nous transporte hors de nous, qui nous surprenne ou nous fascine, comme on parle de transports amoureux ou d'être transporté de joie. Nous voici transportés dans un décor préfabriqué comme des figurants sur un lieu de tournage où tout sera minuté. Plus aucun risque, sauf celui que ce soit moins bien qu'escompté. Notre script est notre mobile (téléphone et pas motif criminel). C'est aussi l'instrument de mesure de la valeur des choses...

On peut estimer que les voyages organisés à l'ancienne relevaient déjà de cette consommation précuite. Sans doute. Mais la personne en voyage n'avait renoncé - pour s'épargner les tracas - qu'à sa propre initiative et s'en remettait à d'autres pour l'organisation. C'était sans doute (je n'ai jamais eu recours à ce genre de formule) un grand renoncement mais l'effet de surprise demeurait. Qu'on voie sur Maps la terrasse où l'on va dîner, Giordano Bruno sur le marché aux fleurs ou qu'on ait le Louvre dans son téléphone me parait aller bien au-delà dans le conformisme de l'anti-voyage, déplacement où il est impossible de se détourner du chemin balisé, de se frotter à l'aventure des tables "épaisses d'étrangers" que goûtait Montaigne, de se déterminer à la dernière minute, de prendre le temps de flâner, où l'on touriste sans égard ni regard pour le voyage lui-même, sans transport de colère ni d'admiration, sans émerveillement : un voyage sans découverte d'où la merveille se serait absentée.
 
 

 "Songe à la douceur / D'aller là-bas..."

 Charles Baudelaire

Carnet du sud-ouest

Le 13 février


16 ENVOIS


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LE VOYAGE DE HOLLANDE

 

Je reviens d’une huitaine de jours passés aux Pays-Bas, où je n’avais pas mis les pieds depuis un certain été pluvieux, vers 1990. Outre les nuages des tableaux et les ondées fréquentes, mon souvenir retenait des temps anciens quelques clichés merveilleux, comme les bus multicolores d’Amsterdam, le cygne sculpté flottant sur un lac du musée Kröller-Müller (que j’attribuais à Henry Moore alors qu’il est de Marta Pan), ou les vaches paissant l’herbe mouillée entre les immeubles de la banlieue de Delft. Je me rappelais vaguement un marché aux fleurs assez pervers pour être aux enchères descendantes, et que la peinture était partout une "invitation au voyage" avec ses ciels, ses intérieurs hollandais et ses scènes de genre.

Mes clichés d’antan avaient fixé les choses.


Or, par delà les cartes postales, les Pays-Bas sont un carrefour de flux : partout ça circule. On imagine aisément l’enchevêtrement de canaux, de bras de rivières, de lacs veinés de digues, et les embarcations de toutes sortes qui y naviguent, faisant se lever les ponts levis, tourner les ponts tournants, s’ouvrir et se fermer les écluses à tout bout de champ. On se fait aussi l’idée du cliquetis des trams se tortillant sur leurs aiguillages, de la mastication caoutchouteuse des portières de bus, de tram, de métro ou de train qui chargent ou déchargent leur flot humain. On sait enfin que les gens d’ici sont adeptes de la bicyclette, avantagée par le plat pays.

Mais imagine-t-on avant de l’avoir subi que ces mêmes bicyclettes, sans dérailleur ni frein pour les plus archaïques, se déplacent (en ville) à toute vitesse en hordes compactes qui suivent des trajectoires connues d’avance et tarabiscotées, courbes, diagonales, si bien que la masse des piétons et celle des automobiles doit se glisser, esquiver, s’étirer comme de la guimauve pour mieux s’élancer à chaque croisement, à chaque feu tricolore – nombreux feux tricolores pour les autos, pour les vélos, pour les piétons – qu’accompagnent des bruits variés pour se faire entendre des malvoyants : pionnière dans le respect du handicap, cette riche nation a développé des politiques volontaristes de soutien aux PMR si bien qu’à tous les flux de circulation s’ajoutent parfois un ou plusieurs fauteuils électriques qui se comportent tantôt en piétons, tantôt en cyclistes, tantôt en automobiles.

Aussi les réseaux ferroviaires, routiers et autoroutiers, constituent-ils un entrelacs infini où l’on peut tourner indéfiniment d’une bretelle à l’autre, presque sans aire de repos ni BAU (bande d'arrêt d'urgence) pour faire le point ou regarder son mobile, à moins de se soumettre à la voix de Mme. Google que je supporte mal. Notre petit véhicule rouge s'est donc trouvé ballotté comme une boule de billard, renvoyé par la bande de l’A 12 à l’A39, de la N54 à l’A2, d’Utrecht à Hilversum, d’une bifurcation vers Den Haag à un crochet par S’ Hertogenbosch, de Doordrecht à Loosdrecht, de Leeuwen à Loenen qu’il ne faut pas confondre avec Loenen aan de Vecht : le Vecht en question est une tentacule indocile du Rhin qui monte vers le nord alors que ses autres bras (appelés Waal ou autrement : les noms indigènes n'aident pas) bifurquent vers Rotterdam.

Je me suis rappelé les premières pages de La Peste où Camus écrit qu’Oran est une ville « moderne », inconfortable aux malades par son activité permanente. Tous les Pays-Bas manifestent cette modernité agissante, où le mouvement dénote la bonne santé, celle d'abord des colosses des deux sexes qui font prospérer l'économie, où tout fonctionne impeccablement pour que rien ne soit perdu, ni un arpent de terrain, ni une seconde de vie, ni une occasion de « faire des affaires ». Rien ne se perd, tout se monnaie. Sur les berges d’un canal entre deux rangées de lotissement, trois moutons paissent l’herbe. Un plus grand pré loge des centaines de vaches laitières parmi lesquelles chevaux et moutons paissent aussi les portions d’herbe plus rase, comme un regain de seconde main. Chaque arbre de la ville ou grille de pont sert de garage à vélo. Tout l’espace est utile, tout compte et coûte : si vous prenez l’apéritif au café, au restaurant, on ne vous apportera jamais des amuse-bouche (nootjes) ou une carafe d’eau mais il vous faudra les commander pour quelques euros : il n’y a pas de petit profit. Il se trouve aussi qu’un des plus beaux musées se trouve dans le parc naturel de Hoge Veluwe, en pleine forêt qu’entoure un quadrilatère de routes : les autorités ont donc décidé de rendre payant l’accès au parc, seul moyen d’accéder au musée, ce qui en double le prix d’entrée - véhicule en sus.

Le flux monétaire est le flux principal, quoique plus discret que les autres, mais de toute chose il faut tirer parti : s’il faut une large prairie artificielle pour accueillir des centaines de vaches, une cour herbue pourra nourrir un mouton. Dans Otterlo, village riche où se niche la forêt à péage et le musée fameux dont il a déjà été question, entre les maisons opulentes et les grosses voitures bien garées devant, se répète le même jardinet ridicule avec sa cascade miniature et ses poteries aux fenêtres : on dirait que depuis les siècles passés où les bourgeois se faisaient portraiturer en réussite, il convient toujours de montrer que les affaires vont bien, que ça rapporte. Que l'on garde pignon sur rue.


Je me suis soudain rappelé que lors du voyage précédent, je m’étais étonné que dans ce pays où la plupart des gens parlent couramment l’anglais, rares étaient les explications traduites : menus, œuvres exposées, consignes dans l’espace public, la langue hollandaise régnait seule. Depuis, ça s’est amélioré  dans les musées. Mais il n'est pas évident de deviner qu'une verkenkarbonade est une côtelette de porc, et si on le découvre, téléphone en main, mieux vaut être à pied qu'en vélo pour consulter les traductions en toute sûreté. Paradoxe : dans un pays où tout a l’air prévu, sécurisé, il faut constamment se garder de la circulation alentour, sans se fier aux apparences : une karbonade n'est pas carbonisée, et un kapsalon, plat composite, n'est pas du mobilier ni une coupe de cheveux : quelques mots d'anglais pourraient le préciser. Ces défauts de traduction, et les risques afférents, ne sont pas les seuls dangers qui assaillent le touriste.

On peut aussi sursauter à des crissements, des raclements catarrheux ou de bruyants éclats comme de vuvuzela (mot probablement zoulou et non afrikaner) : ce ne sont pas des klaxons (seuls les vélos donnent de la sonnette à qui mieux mieux) mais, outre les sirènes des ambulances et le ferraillage des remorques, ce sont les voix qui conversent joyeusement dans une langue hérissée de toniques appuyées sur des grasseyements de tonnerre : que de fois, dans la volupté de couchants « d’hyacinthe et d’or », ai-je été tiré de ma contemplation par des salves vocales agressives ! Malgré le calme des ciels, l’ordre des jardins, la beauté fleurie des ruelles et des berges, on peut être pris de sursauts nerveux et de tremblements si l’on est à portée d’une conversation animée. Dans ces conditions, que faire en Hollande ?


Eh bien les concerts de toutes sortes ne manquent pas, l’accueil y est souriant et les musées flamboient : chaque ville en a plusieurs, et dans les rues aussi, sur les places, l’art ancien côtoie celui d’aujourd’hui. En-dehors des œuvres majeures de maîtres reconnus, on trouvera aussi un musée d’instruments exotiques, de boîtes à musique, de miniatures, etc...La Hollande engrange depuis des siècles des trésors et, lorsqu’elle en manque, elle décrète que les chaussures, les armes, les fleurs ou les broderies sont aussi des trésors et méritent leur musée. Les Pays-Bas sont une juxtaposition de vitrines où tout s’expose, les femmes aussi, à la masse des passants. Et tout se vend : c’est un poste avancé du capitalisme moderne. On y paie son pain avec une CB, bientôt la monnaie sonnante et trébuchante n’aura plus cours. Et pour que rien ne trébuche plus, les parcours seront entièrement balisés comme sur des tapis roulants : on est ainsi guidé pour payer soi-même aux caisses individuelles avec plein de systèmes discrets qui évitent la fraude ou le passage en douce. Chaque pas est suivi, chaque geste est compté, rien n’est laissé au hasard. Un client n’est plus tout à fait une personne mais une source de profit qu’on véhicule dans un espace approprié.

(La France y vient, de Décathlon à d'autres "grandes enseignes", mais des hôtesses encadrent les clients. En Hollande, non : chacun.e se plie seul.e aux exigences des machines)

Tout se passe bien, il n’y a pas de bousculade, les échanges sont rares et courtois. Tout entiers orientés vers le profit, et donnant une impression de paisible propreté, l’air et le sol néerlandais sont « absolument modernes » selon l'injonction de Rimbaud : c’est peut-être pour cela qu'il a choisi l’armée hollandaise, pour voir du pays, bien qu’il ait promptement déserté : il y a là de quoi franchir aisément les « vieux parapets » d’Europe, solides mais pas très hauts, pour se laisser conduire au bout du monde.


Vrac de curiosités :

- Dans un pays de grande diversité artistique, pas croisé un.e seul.e musicien.ne de rue. Ni rien d'ailleurs qui dans la rue ne soit pas à sa place : un seul SDF apparent en huit jours, et qui dormait.

- Une station service de Zandvoort consent des rabais les jours de Grand Prix de formule 1.

- Vers Ijmuiden, où des canaux relient Amsterdam à la mer du Nord, les doux vallonnements des dunes innombrables font face aux déjections d’un immense complexe pétrochimique et d’aciéries (Tata) dont les effluents bien encadrés ne peuvent s’échapper que par en-haut : nuages, marines et ciels de Ruysdaël nourris par la pollution…

- Marken n’est plus une île depuis qu’un cordon routier la relie à la terre. On s’y gare à l’entrée sur un parking cher pour voir ce qui subsiste des chalets en bois peint, jadis de pêcheurs, aujourd’hui comme un décor entre les bars et restaurants...l’artisanat local, comme les artistes d’ Enkhuizen, a l’air d’avoir plié bagage, les hollandais sont rares, on entend parler français, anglais, et une langue slave : du polonais peut-être ? Peut-on imaginer des touristes russes ou ukrainiens en Hollande ces temps-ci ?

- Il subsiste à Harlem un moulin qui se visite à prix d’or et porte le nom d’un certain Hadrien...Impossible d'en savoir plus, aucune indication à l'extérieur, et si l'on paie pour entrer, toutes les informations sont en néerlandais. Plus près de l’Église subsistent aussi plusieurs bordels, ouverts le dimanche. Et une belle statue contemporaine (le combattant du soleil) dont la municipalité a tout fait pour se débarrasser, sans y parvenir. Harlem est un havre séduisant.

- Non loin de là, on peut visiter (pour beaucoup plus cher) tout un village de moulins reconstitués.

- La saison des tulipes était officiellement finie depuis le 12 mai (et les hectares du keukenhof conséquemment fermés : 30€ par personne d'économisé, car un parc fleuri c'est tout de même trente euros l'entrée), mais la nature est ainsi faite qu'il en restait quelques rangées parmi les champs ouverts, libres à la vue.


Heureusement, il y a les couleurs des tableaux de Vermeer, et l’expression retenue, toute intériorisée, de ses modèles, il y a les autoportraits de Rembrandt ou de Van Gogh, d’autres tableaux éclatants ou un peu effrayants comme ceux de Jan Toorop ou de sa fille Charley. Les anciens hollandais ont eu quelques penseurs radicaux, de Spinoza à Jansen (pas le cycliste, le théologien), à qui ils n’ont pas donné la chasse. Max Havelaar est un de leurs personnages romanesques : j’aimerais mieux connaître la littérature de ce pays. 

Mais c'est précisément Spinoza qui achevait son éthique sur cette phrase :  "Tout ce qui est beau est difficile autant que rare". Van Gogh en peintre et moraliste renchérit  deux siècles plus tard :  "la plupart des gens ne trouvent pas assez de choses belles". (S'abandonneraient-ils, ces gens, à la facilité qui banalise le monde ?). Et comme s'il précisait, le même peintre confie à son frère :  "Tenir bon n'est pas facile - mais ce qui est facile ne signifie pas grand-chose".

Ce sont là quelques illustres exemples d'exigence et de génie que ce pays a produits, comme il a pu sur un malentendu séduire Baudelaire ou l'homme aux semelles de vent. Mais aujourd'hui, dans le mouvement permanent qui l'agite, ce même pays concentre à la fois ses beaux clichés anciens comme source de rapport, et un présent d'automatismes en plein essor auxquels l'humain s'adapte, s'emboîte à toute allure, comme emporté par une dynamique involontaire.            

Je comprends que l’âge venant et le besoin de ralentir s’imposant peu à peu, celles et ceux qui le peuvent quittent leur monde terraqué où bouillonnent ensemble luxe et volupté, ordre et quelques beautés, pour s’établir dans un sud aux contrastes plus rudes mais où la vie s'étire plus tranquille.


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ADDITIF en date du 5 juillet 2024 :

Je viens de découvrir par hasard, dans l'extraordinaire librairie Les Bleuets de Banon (04) un petit ouvrage formidable de Karel Čapek intitulé Tableaux Hollandais. Cette réflexion profonde et légère d'il y a environ un siècle dit curieusement le même genre de choses que moi, avec un talent incomparable, y compris pour les dessins que l'auteur ajoute malignement à son texte. Outre le brio du journaliste penseur et caricaturiste, les seules différences notoires en un siècle concernent les automobiles et la monnaie. Sinon, on a le même genre de tableaux, évidents et invraisemblables, brossés avec une verve et un humour salutaires.

 C'est paru aux éditions La Baconnière. En voici quelques lignes, à titre d'exemple, que je recopie sans autorisation...mais le pire qui puisse arriver serait qu'elles donnent envie de se procurer et de lire  tout entier le petit livre jaune :

"J'ai déjà vu bien des choses mais jamais, jamais autant de bicyclettes que, par exemple, à Amsterdam. Ce ne sont plus des bicyclettes mais quelque chose de collectif, essaim, banc, colonie, quelque chose de semblable à un bouillon de culture, un grouillement d'infusoires ou à un nuage de moucherons. Le plus beau, c'est lorsqu'un agent de police arrête pour un instant cette marée roulante afin de laisser le passage aux piétons puis, d'un geste magnanime, ouvre de nouveau la voie : alors on voit s'élancer le troupeau tout entier, conduit par quelques champions de vitesse, et hardi que je te pédale avec la fantastique unanimité d'un ballet de moustiques. De fins connaisseurs du contexte local assurent que l'on compte aujourd'hui aux Pays-Bas près de deux millions et demi de bicyclettes, soit une bicyclette pour trois habitants, y compris les nourrissons, les marins, la famille royale et les pensionnaires des hospices. Je ne les ai pas comptées, mais il me semble qu'il y en a un tout petit peu plus. On dit ici qu'il suffit de s'asseoir sur une bicyclette et qu'elle avance toute seule, tant le pays est lisse et plat... J'ai vu des religieuses à bicyclette, des paysans à vélo qui menaient leur vache; j'ai vu des gens casser la croûte en selle, d'autres rouler avec leurs enfants et leurs chiens; des amoureux, main dans la main, pédaler vers des lendemains qui chantent..."

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TOURISME EN QUESTIONS

 

Aller faire un tour


Je lis dans un article la phrase suivante : même le génial Diderot s’emmêlait les idées lorsqu’il écrit à Sophie Volland que le voyage est une «sotte chose» mais qu’au final, cela «fait [du] bien ».


Et si, faisant tenir ensemble les deux termes de la contradiction apparente, le « génial Diderot » spécialiste des paradoxes avait précocement perçu une vérité, nouvelle à son époque, dont les termes se renforcent en permanence ?

Oui, le voyage fait du bien : en tous temps et quels que puissent être le rythme, le moyen de transport ou la distance, le déplacement déplace nos repères, décale nos perspectives, aiguise nos sens, suscite éventuellement des rencontres et des pensées imprévues : on espérait, il y a peu de temps encore, qu’il formerait la jeunesse selon la formule consacrée que l’on peut élargir en considérant qu’il apporte à chaque fois une nouvelle jeunesse, plus ou moins heureuse par ailleurs.

Mais il est vrai que « le sage » n’a nul besoin de se déplacer pour acquérir tout cela qu’il porte en soi-même. S’encombrer de préoccupations et de risques que nous n’aurions pas dans notre sweet home, prétendre à la rencontre de personnes avec qui l’on pourrait plus efficacement communiquer à distance (et les moyens récents ont grandement amélioré ces possibilités d’échanges), voir des lieux, des monuments ou des paysages que les représentations nous offrent sans quitter notre fauteuil (et les moyens modernes ont nettement amélioré les récits ou les peintures d’autrefois), et l’on apprend mieux et plus en convoquant le monde entier sous nos yeux qu’en allant parcourir une infime parcelle de sa diversité. Oui, le voyage est bien une « sotte chose », dont l’intelligence et la sensibilité gagnent à se préserver, et que démystifie la moindre pensée digne de ce nom.

Pourtant, qui n’a pas éprouvé le besoin d’aller faire un tour, de raturer le quotidien en bousculant ses habitudes, de changer d’air et d’horizon ?

*

Lorsque mon père disait je vais faire un tour, ou je vais faire un viron, il voulait dire le plus souvent tourner le coin de la rue ou la croisée des routes pour rejoindre le bistrot le plus voisin où s’en jeter un – ou deux – derrière la musette. C’était une manière de téléporter en quelques pas à une distance incommensurable son environnement familial pour s’inscrire dans un espace autre et strictement personnel.

N’était-ce pas ainsi la sotte chose qui lui faisait du bien ?

*

Même si elles relèvent d’un pareil désir d’ailleurs, non seulement de voir autre chose et autrement mais, comme l’a si souvent exprimé Baudelaire, de s’éprouver différent, d’être et vivre, ou souffrir ou aimer différemment, les notions de voyage et de tourisme que l’on oppose désormais découlent cependant d’une autre histoire. Espèce voyageuse, il semble que dès leurs plus lointaines origines, les humains – ou ce qui alors s’en approchait – aient été portés à se déplacer, pour trouver à s’abreuver – comme mon père quelques millions d’années plus tard, et qui peut savoir de quelle nature était leur véritable soif – ou se nourrir, ou pour tout autre motif, ce qui les a conduits à découvrir des paysages variables, et s’y adapter. Nomadisme occasionnel ou migrations définitives, sans idée de retour, d’un groupe réduit à quelques individus, le voyage semble aussi nécessaire aux bipèdes sans plume qu’aux grands herbivores (pachydermes, girafes…) qui pour trouver à se nourrir doivent parcourir de longues distances, tout comme les chasseurs carnivores : loups, renards, coyotes, etc.

L’Anthropos est cette espèce qui circule, se propage, s’en va puis s’installe quelque part.

Et des millions d’années plus tard, cela conduit à des circumnavigations (Odyssée autour de la Méditerranée, tour d’Afrique de Gama, tour du monde de Magalhaes, puis d’autres…) ou à des marches plus ou moins forcées à travers des continents. Lorsque ces déplacements ont échappé à l’univers des mythes et n’ont plus concerné des peuples entiers mais, relevant d’initiatives privées, ayant pour but la conquête ou le commerce - ce qui revient au même – ou plus rarement la simple connaissance qu’illustrent cependant Hérodote, Ibn Battuta ou quelques autres, on les a qualifiés de « voyages de découvertes » – terrestres comme ceux de Marco Polo ou maritimes – et désigné ceux qui les accomplissaient par le terme d’explorateurs. Prétention européenne : les grands voyageurs assimilés à des explorateurs y ont été considérés comme des découvreurs, des pionniers, en particulier depuis la fin du XVème siècle.


C’est au XVIIIème siècle que l’aristocratie du nord de l’Europe, en particulier britannique, a estimé que le reste de l’Europe méritait aussi d’être connu et a institutionnalisé le Grand Tour : long séjour aux étapes balisées sur le continent européen, où la jeunesse privilégiée des pays du nord parfait son éducation par la connaissance du sud. Au cours du XVIIIème et du XIXème siècles, le Tour en question s’étendra vers l’Orient, à savoir l’est de la Méditerranée puis occasionnellement le sud. Citons pour illustrer ce tourisme d’élite devenu apprentissage de la vie, expérience nécessaire de la jeunesse romantique aisée, les combats de Byron qui meurt à la guerre d’indépendance de la Grèce à Missolonghi, l’utopie libertaire de Shelley qu’un naufrage achève au large de la Toscane, les voyages de multiples écrivains français emboîtant le pas aux anglais et aux allemands :

Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand

Voyage en Orient de Nerval

Voyage en Orient de Lamartine

Voyage en Orient de Flaubert………..et quelques autres : ce mélange nouveau de lyrisme et de récit factuel, de réflexions générales (philosophiques?) et de curiosités exotiques relève du Journal mais doit son attrait au tourisme. Et si, parmi les étapes touristiques, les bordels vénitiens ou égyptiens ne sont qu’optionnels, les vestiges des civilisations gréco-latine (ou chrétienne si affinité) deviennent obligatoires : Colisée, Parthénon, Capri, Rhodes, et si possible les pyramides de Gizeh, le Golgotha de Jérusalem…


On voit clairement que les deux démarches sont a priori inverses : l’explorateur voyage vers l’inconnu, le touriste va d’étape en étape répertoriée jouir de ce que d’autres connaissent déjà et qu’il convient d’expérimenter par soi-même pour être un homme (extrêmement rarement une femme) accompli.e. Ainsi se constituent des lieux communs que l’on reproduit, mais qui avant reproduction n’étaient pas si communs que ça : les siècles qui nous contemplent du haut des pyramides (Bonaparte jeune), Lorenzaccio qui médite sur la mort des tyrans dans les ruines du Colisée (Musset) ou Chateaubriand exalté dans l’enceinte du Saint-Sépulcre sont des clichés initialement attachés à des destinées exceptionnelles. La peinture romantique les cultive, la littérature les répète, la photographie les multiplie : ce seront les baisers qu’on envoie, une fois dans sa vie, par exemple en voyage de noces, depuis la tour penchée de Pise, la place St Marc de Venise et ses pigeons, la tour Eiffel ou l’amphithéâtre Flavien.


Nous voici déjà au XXème siècle : ce ne sont plus seulement de nobles saxons ou de riches héritiers qui complètent leurs humanités en France, en Suisse, sur le pourtour des lacs lombards ou de la Méditerranée, mais des personnes sensitives, des artistes parfois, assez aisé.e.s pour s’offrir, une fois au moins dans leur vie, une escapade touristique dont la rareté fait le prix. Voir par exemple le film de James Ivory A room with a view d’après E.M.Forster ou même Mort à Venise de Visconti d’après Thomas Mann. Et parmi les intellectuels ou artistes de cette même époque on pense aux voyages vers le sud des russes (Gogol, Tourgueniev, Tchekhov…) à ceux qu’évoquent Zweig ou Nietzsche, à Rilke ou Stravinski : ces voyages constituent un des piliers de ce que Zweig appelle précisément « le monde d’hier » où pour qui en avait les moyens, il n’était pas encore besoin de pièces d’identité, de visas, de sauf-conduits ou laissez passer, d’ ausweiss quelconque pour parcourir l’Europe ou traverser la rue.

*

C’est officiellement à partir de 1936, en France, que des congés payés ont été accordés aux salariés par leurs entrepreneurs. C’est surtout après la seconde guerre mondiale qu’une offre touristique se développe permettant à un grand nombre d’adultes mais aussi d’enfants ou adolescents de passer un temps de vacances plus ou moins long dans un lieu inhabituel. Le camping, les « auberges de jeunesse », les modes de séjour « chez l’habitant » se développent, se fédèrent, l’hôtellerie s’empare de la manne nouvelle et construit de toutes pièces ou à partir de simples villages ou hameaux des stations « balnéaires » ou de montagne, des villages ou des clubs de vacances...Si l’expression « civilisation des loisirs » empruntée abusivement au sociologue Joffre Dumazedier et qu’Edgar Morin précisera avec force nuances me paraît fallacieuse, c’est pourtant bien en proportion de l’accession à plus de temps libre, comme à de meilleurs revenus, qu’une part nettement plus large de la population accède à des destinations naguère réservées à une classe privilégiée. La bascule s’opère en quelques décennies et un demi-siècle plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, le « tourisme de masse » et « les voyages » soulèvent plus d’interrogations et de critiques qu’ils ne suscitaient naguère de désirs, d’espoirs même dans la mesure où les prétendues rencontres entre les peuples dessinaient une possible « amitié » et avait à voir avec l’idée de la paix.


Qui n’a entendu dire, dans ma génération et bien après, « les voyages forment la jeunesse » ? L’idée, qui n’est pas nouvelle et que soutient déjà Montaigne en d’autres termes, est qu’il est bon de se frotter à d’autres cultures pour en retirer expérience et connaissance, mais aussi pour confronter les usages, donc relativiser nos principes et nuancer (ou invalider) nos certitudes.

Si voyager c’est découvrir, le voyage devient formateur lorsqu’il nous questionne : d’emblée la découverte est moins affaire de distance que changement de point de vue. De là une tendance, pas nouvelle non plus, à considérer qu’il y a autant à découvrir dans un changement de perspective ou au fond de son jardin qu’en se rendant à l’autre bout du monde.

Tout ceci est vrai. Je veux dire que toutes les opinions ainsi forgées au gré de l’expérience et de la pensée sont rationnellement défendables et respectables. Mais il se trouve qu’à l’époque (la nôtre) où l’on s’est enfin rendu compte que les ressources vitales (eau, air respirable...) et énergétiques ne sont pas inépuisables, le phénomène des déplacements touristiques, perçu comme une promesse d’ouverture il y a peu de temps encore, prend des allures de luxe inutile, voire éhonté. Et que dire des sports d'hiver mis à la portée de beaucoup dans les années 1960-70, même à moyenne altitude : que faire lorsque les glaciers se retirent et que la neige est moins abondante ? Limiter les sports d'hiver ou s'en passer ? Non : fabriquer la neige à partir de l'eau qui viendrait cependant à manquer...


Je ne saurais dire ici s’il est bon ou mauvais de voyager, et de voyager plutôt par goût et plaisir que pour affaire(s) et par profession, si tant est que le voyage d’affaires se justifie mieux que l’autre, ce qui me paraît loin d’être évident. Je voudrais seulement signaler que la remise en cause des raisons de voyager, et surtout des bonnes raisons, autrement dit la remise en question des bonnes pratiques du tourisme, me paraît sans fin : si des pratiques semblent particulièrement absurdes et néfastes, selon quelles valeurs justifier d’autres pratiques qui nous paraissent plus respectables ? Où placer le curseur et selon quels critères ? Y a-t-il un droit culturel qui, lié comme jadis à une appartenance de classe , rendrait moins absurde le déplacement / dépaysement et le justifierait, contre un usage qui ne pouvant produire cet alibi culturel devrait disparaître ? Prenons un exemple vécu, et même plusieurs s’il le faut…

*

Je me suis rendu il y a quelques années, pendant une petite semaine, à Venise où j’avais déjà été plusieurs fois. J’ai eu plaisir à voir que la Fenice était ressuscitée de ses cendres et j’ai assisté avec plaisir à une répétition publique d’un futur concert, qui se tiendrait après mon départ...J’ai découvert aussi, avec intérêt et avec le sourire, qu’à l’emplacement de l’ Ospedale della Pietà (Hospice de la Pitié juste derrière l’église du même nom) où Vivaldi enseignait la musique à de jeunes orphelines se trouvait désormais une sorte de maison de loisirs créatifs pour de jeunes enfants : joli prolongement et résurrection du passé, comme Venise et le Phénix en ont le privilège.

Ayant déjà plusieurs fois visité les îles touristiques de Murano et Burano, j’ai poussé cette fois-ci jusqu’à Torcello où j’ai découvert la plus ancienne église de Venise, chaleureuse byzantine, sanctuaire des premiers réfugiés vénitiens. Le lendemain, dans le sestiere de Castello où justement Vivaldi était né, on m’a indiqué entre un stade et une cité ouvrière l’emplacement improbable où les reliques de la mère de l’empereur Constantin auraient été transportées, dans une église perdue sur l’îlot de Sant’ Elena, bien au-delà de la place Garibaldi où se trouve encore un quartier populaire où demeurent de réels vénitiens et non de simples boutiquiers vendeurs de masques et de Pinocchios. J’étais venu en avion, moins cher et plus rapide que la voiture, beaucoup moins cher et dix fois plus rapide que le train, que j’avais autrefois préféré, mais qui après la suppression des trains de nuit et l’incohérence des correspondances entre la France et l’Italie, prenait un jour pour l’aller, un jour pour le retour, là où l’avion bon marché prenait deux heures.

Dans l’avion du retour, après plusieurs jours de flânerie hasardeuse et de découvertes inattendues, je me suis trouvé avec une trentaine de français.es âgé.e.s. Partis d’Ardèche à l’heure où blanchit la campagne, iels avaient rejoint l’aéroport le plus proche, avaient atterri à Marco Polo avant midi, juste à temps pour aller manger dans une trattoria le menu du jour, puis avaient vu la place Saint-Marc, ses arcades et ses pigeons, son église bleue derrière laquelle ils avaient aperçu le rose palais des Doges et son pont des soupirs, d’où ils avaient été conduits à marche forcée jusqu’au pont du Rialto, arrêt minute pour voir passer quelques vaporetti et gondoles face au marché couvert, selfies et photos de groupe, retour par une boutique vers les piazzale Roma, autocar, avion, re-car et ils espéraient être rentrés à Annonay (lieu d’invention des Montgolfières) avant minuit.


Il est évident que cette bande de retraités en goguette pour une escapade de vingt heures et un petit millier de kilomètres dans le ciel et dans chaque sens est ce qui peut se faire de pire en matière touristique. Mais ma suffisance ironique était-elle pardonnable grâce à Vivaldi, Sant’ Elena et Torcello, la métaphore du Phénix ou le musée Guggenheim qui pour ma compagne constituait la face B de celui que nous avions déjà connu ensemble à Bilbao ? Cet entrelacs de références culturelles justifiait-il que je me rendisse moi aussi en avion, pour la Xème fois, dans un lieu déjà vu (quoique toujours à découvrir) ? Le fait de rester six jours compensait-il mieux l’empreinte carbone du même trajet dans la journée ? Je n’ai pas vraiment la réponse, ou bien celles que je me donne sont biaisées par ma conviction. En quoi ma conception des charmes vénitiens aurait-elle mieux valu que celle des vieux ardéchois ?


Autre exemple de tourisme qui me paraît suprêmement imbécile sans que je puisse trouver d’argument qui le discrédite plus sûrement que ma propre pratique des voyages : les parcs à touristes, par exemple Kuşadasi, Ibiza ou d’autres enclos. Sans que je sois un grand voyageur, il m’a été donné d’aller en Turquie : non pas un aller-retour à Istanbul, ni une semaine en bord de plage près de Troie et d’Izmir où serait né Homère qui n’a sans doute pas existé, mais six bonnes et pleines semaines qui m’ont permis, sinon de circuler dans tout le pays, du moins d’en voir une petite moitié – ouest et centre. J’y ai rencontré des turcs, l’un m’a même avoué être kurde vivant en Turquie. Un autre m’a offert une reproduction de la Cène en pierre de lave, « pour faire plaisir à un chrétien ». Bon. J’ai dégotté non sans peine l’église du père Noël (Noël Baba Kilisesi) et j’ai partagé vite fait une bouteille de raki avec des employés forestiers. Rien d’extraordinaire, mais ce sont de bons moments qui nuancent d’ailleurs l’image que la plupart des français doivent se faire de la Turquie et de ses habitants, comme s’il y avait un modèle et un seul de turcs et turques…

Dans le même temps, une noria d’avions tournoyant comme les nuées d’insectes déposait à Istanbul, Izmir ou Antalya, des cargaisons de scandinaves, allemand.e.s, français.es ou autres européen.ne.s que des cars ultra modernes emportaient illico presto vers les plages où, enfermés derrière les murs et les grillages des clubs, ils ne verraient de turcs que les serveurs hyper cool.

Bien sûr, les touristes ainsi débarqués pouvaient tout aussi bien bronzer, faire la fête, s’éclater, boire et baiser sur d’autres plages, et n’avaient pas besoin pour s’épanouir de s’exiler en territoire turc ou marocain, ni au Sénégal ni aux Seychelles. Nul besoin de se parquer derrière les miradors des camps de vacances. Mais dans un cadre moins exotique près de chez soi, comment prétendre qu’on s’éclate au Sénégal ou que le Maroc, la Turquie, c’est ce qui se fait de mieux ? Cela vaut-il le ballet d’aéronefs qui chaque été attendent que se libèrent les pistes d’atterrissage ?

*

On sait aussi que le touriste n’est plus un être humain mais une source de provende que certains natifs savent mieux capter que d’autres : tel installera face au camp de touristes une location de vélos, une exposition d’artisanat local, alors que d’autres moins entreprenants laisseront passer l’aubaine. Tel s’enrichira qui enfoncera de plus attentistes, de moins hardis ou de moins pistonnés dans la misère. Sur les îles du cap-vert, j’ai croisé des hommes et des femmes qui vivaient chichement à côté de jeunes guides en 4x4 proposant aux touristes des excursions à des tarifs équivalents à un mois de pêche de leur voisin. Sur une île, une entreprise avait concentré l’aide internationale pour construire des lotissements afin d’héberger les futurs surfeurs attirés là par les vagues du détroit : le spot était exceptionnel, l’aide humanitaire finançait le réseau de tout à l’égout pour le complexe de bungalows tout juste sorti de terre : développement oblige. Mais sur une autre île, une fillette revenait du magasin avec un sachet de spaghettis à la main. Le sachet tomba, les spaghettis s’étalèrent comme les piques d’un jeu de mikado. Ma compagne et moi nous sommes accroupis pour aider la fillette à reconstituer sa nourriture perdue, et tandis qu’elle ramassait aussi les pâtes une à une, elle s’arrêta pour nous observer sans sourire, d’un air d’extrême curiosité et d’intense sérieux : sans doute découvrait-elle que des européens -blancs de surcroît- pouvaient se baisser pour lui rendre service. Une fois fini le travail réparateur, elle s’est alors mise à parler tout le temps où on l’a accompagnée -cinq à dix minutes de marche- dans un portugais chantant auquel on ne comprenait que sa joie confiante.

C’était bien autre chose que les mains tendues qui mendient, dans d’autres pays, près des « spots » touristiques.


Il est bien évident que les termes de l’échange sont faussés par le tourisme régulier : non par l’individu que le hasard conduit exceptionnellement dans les parages, mais par la venue régulière de privilégié.e.s dont on ne connaîtra jamais que la dépense (le pouvoir d’achat) à partir de quoi toutes les fantasmagories deviennent possibles, comme à l’inverse dans les siècles passés, nos explorateurs recherchaient en Afrique le royaume merveilleux du prêtre Jean. Nous nous abaissons rarement à ramasser de la nourriture sur le chemin, mais nos touristes mettent souvent la main à la poche pour obtenir services et marchandises.

Un.e touriste solitaire, voire un couple ou une petite famille loin de ses bases, ce sont des êtres humains qu’il convient de considérer avec la déférence due aux hôtes. Mais un paquet de touristes, un car, une flopée, une avionnée ou une croisière qui débarque, ce sont des DAB à flouze, à dollars : vengeance des anciennes colonies : là où pendant des siècles on a exploité contre de la bimbeloterie leurs richesses, voici qu’on dépense sans compter pour leur pacotille. Car les vraies matières précieuses ne concernent pas le tourisme, mais les multinationales qui les pillent.

Alors que faire ?

*

Si le tourisme asservit les populations (mal) visitées, faut-il l’abolir ?

Si les transports qui permettent le tourisme de masse polluent, faut-il les interdire, les réduire ?

La réponse est forcément oui, mais on perçoit dès l’énoncé de l’hypothèse sa part d’absurdité : qui songerait sérieusement à interdire à qui que se soit de se déplacer pendant son temps libre ? Et s’il fallait non pas interdire mais limiter les déplacements, sur quels critères en déterminer l’étendue, et sur quelles prescriptions s’appuyer, alors que les mesures prises par la plupart des gouvernants vont à l’encontre de la sobriété attendue : avion banalisé, route privilégiée par rapport au rail… ?

Et les transports liés au tourisme sont-ils plus responsables des pollutions que les traversées de nations et de continents pour des échanges inutiles de marchandises, ou que les déplacements tenus pour indispensables, inévitables, des acteurs de l’économie, de la politique, des sports et du spectacle ? Un cargo ou un avion cargo livrant des tonnes d’outillage japonais en Europe et remportant des tonnes d’outillage allemand en Asie polluent-ils plus ou moins que les vols des vacanciers ? Sont-ils réellement plus nécessaires ?

Le questionnement est sans fin.

Un jour viendra où quelque chose de l’ordre de la nécessité rendra ces questions obsolètes.Quand ce jour viendra sera-t-il trop tard ?

Sans avoir la juste réponse à toutes les questions posées, ne peut-on soi-même s’interroger sur le bien fondé de nos déplacements ? Nous vivons une époque où, plus et mieux que jamais par le passé, nous pouvons observer les recoins du monde depuis notre fauteuil. Les chasses étant désormais bannies, est-il bien nécessaire de faire un safari photo dans une réserve sud-africaine pour éprouver des émotions fortes ? Et voit-on mieux le springbok en 4x4 dans la savane ou sous l’œil grossissant de la caméra ? - Oui d’accord, quand on n’y est pas, c’est pas pareil.

Alors, peut-on se demander où vraiment nous souhaitons nous rendre pour mieux être ?

-Oui d’accord mais il faut y avoir été pour savoir.

Posons la question autrement : les rouleaux de l’océan vers Biarritz ne procurent-ils pas aux surfeurs des sensations analogues à ceux de l’île de Sal ? Supposons qu’amoureux de la montagne et de l’escalade, je sois attiré par les sommets des Andes. Mais si je n’ai pas aussi le désir de rencontrer et de connaître la vie des gens qui vivent là-bas, ne puis-je satisfaire mon goût sportif sur toutes les parois d’Europe ? Est-ce que je désire vraiment m’envoler pour le Chili, l’Argentine ou la Bolivie afin de gravir un sommet andin, si je me contrefous des habitants ?

- Retraité d’Ardèche ou de Corrèze, j’ai vu mille fois la tour Eiffel ou le Colisée sur les écrans. Ai-je réellement besoin de passer devant en car de tourisme ? Quelle satisfaction supplémentaire vais-je en retirer ? Et si je m’abstiens de ce voyage éclair, que me manquera-t-il ?

- Pour moi, le travail m’épuise et me stresse tant que les vacances ne peuvent être que détente et repos : ne rien faire. Dois-je pour cela me rendre une semaine aux Maldives ?


Je n’ai nulle leçon à donner, nulle solution clé en mains à apporter. Ne peut-on commencer par se questionner sur nos propres désirs, nos réels besoins avant de sauter sur les occasions ? Ne peut-on cultiver la curiosité plutôt que la satisfaction du cliché ?

Oui, bien sûr, nous sommes tous d’accord là-dessus, mais il y a les emplois, le développement, tout ça : tout ce que l’on doit désormais à l’industrie du tourisme, qui a besoin de fonctionner et pour cela invente nos besoins, nos désirs, sans s’occuper de nos motivations réelles…

Rapport de force entre l’urgence à modifier nos comportements et la force des intérêts – comme par exemple d’avoir volé à vide pendant le covid pour que les compagnies ne perdent pas leurs droits à emplacement dans les aéroports. 

Ne pas perdre sa place, ne pas perdre son tour, ne pas perdre ses droits : est-ce bien cela qui nous anime ? Et si pour se sentir ainsi vivant, il faut tourner en rond dans le ciel vide...n'est-ce pas une bêtise aussi effrayante que les espaces infinis de Pascal ? 

 

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3 commentaires:

  1. Il y a de l'inattendu dans l'ordinaire, du neuf dans les siècles passés, de l'aventure tout près. Heureux celui qui sait voir et pour ce carnet de voyage celui qui sait dire. Merci de me faire faire ce voyage avec des mots...

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  2. Que dire du ton sucré-salé du dernier voyage de Hollande ? Rappel (bien utile par les temps actuels) de la phrase qui accompagne la statue de Spinoza à Amsterdam : "le but de l’État est [d'assurer] la liberté".

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  3. Les Pays-Bas (Provinces Unies) furent un temps le garant de cette liberté d'esprit, de pensée et d'expression. Réduite au commerce, la liberté perd en saveur.

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