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mercredi 14 février 2024

Le Temps élastique

 

 Le temps considéré comme le déroulement de chaque journée, et dans la suite des jours, parait bien long. Considéré rétrospectivement comme la durée qui nous conduit au présent, il est bien court.

Cette formulation pourra sembler extrêmement banale, pourtant c'est une sensation qui distord notre façon de voir, d'envisager l'existence. Quand je mets bout à bout les pas, les gestes du quotidien, les activités multiples et les repos divers dont une journée est faite, quand je fais la somme des regards, des choses vues et des êtres croisés, des paroles prononcées, des projets réalisés, abandonnés, élaborés, des communications établies, des conversations entreprises, éludées ou approfondies, j'ai l'impression que chaque jour tend vers l'infini. Mais un souvenir me vient, de l'enfance ou de mon premier travail, et j'ai l'impression que c'était hier : les années ont passé en un éclair, je n'ai pas vu grandir les enfants et je parle intérieurement à mes parents, ou à des amis, décédés "en cours de route" : mais c'est précisément ce cours de route qui s'est effacé et qui rend si proche le point de départ d'une existence fugace tandis que l'autre, la tortueuse (tortue et tueuse), l'infiniment lente, s'attarde sur le moindre objet, d'un geste couvre l'étendue jusqu'à dépasser l'horizon, et d'un instant fait une épopée. 

Avez-vous ouvert un agenda bien rempli, retrouvé après des années ? Il est illisible. Il est muet :  aucun des détails qui le peuplent n'est signifiant. Et si, par exceptionnel, on retrouve un nom familier, un événement encore parlant, on s'étonne de l'apercevoir si lointain, dans un temps si reculé, alors qu'on l'avait comme présent à l'esprit. Ce n'est pas une affaire de "madeleine", ce serait presque l'inverse, non un rapprochement où le passé émerge dans le présent (soudaine et complète anamnèse) mais la mesure d'un long temps écoulé, d'un écart que l'on n'avait pas vu passer.                

dimanche 28 janvier 2024

Le voyage à venir

 

"Songe à la douceur / D'aller là-bas..."

Charles Baudelaire

 
Avant d'en venir aux voyages d'agréments, commençons par un mot sur le voyage qu'on dit final, le "dernier", qualificatif d'ailleurs présomptueux car nous ne savons rien de cet avenir-là : qui sait si, éteints dans cet univers-ci, nous ne basculons pas dans d'autres dimensions où d'autres parcours s'offrent à nous ? Il y a tant d'autres questions analogues sur lesquelles nous pourrions rêver : à quoi se frotte notre univers fini en expansion ? Se dilate-t-il au détriment d'autres espaces ? Gagnerait-il du terrain sur l'Infini (formulation absurde) ? Est-il contenu dans une espèce de baudruche prête à exploser si l'esprit qui la gonfle souffle trop fort ?
 
Fichtre ! Qu'allons-nous devenir ?

Plus près de nous, combien de kilomètres le système solaire a-t-il parcouru dans sa galaxie depuis les milliards d'années qui l'ont vu naître ? Moi-même sur cette terre depuis soixante-sept ans, cinq mois et vingt-sept jours, quelle distance ai-je parcouru sans m'en rendre compte à travers les jours bleus et les nuits étoilées ? 
"Non men que saper dubbiar m'aggrada" cite Montaigne. Admettons.

Mais il est une question qui agite depuis peu l'occident qui échappe encore aux guerres ou aux génocides : celle de l'humusation.  Des êtres humains se sont avisés de la vanité dangereuse de l'inhumation : à quoi bon surcharger la planète par nos dépouilles en décomposition ? N'est-ce pas accaparer des terres agricoles ou constructibles ? "Sans compter les risques pathogènes" ajoutent les plus prudents. La crémation, heureuse alternative, se révèle aujourd'hui ennemie de l'empreinte carbone qu'elle explose pour chaque individu : non seulement par les fumées qui s'élèveraient jusqu'aux cieux, mais par l'utilisation de combustibles fossiles ou de bûchers qui libèrent dans l'atmosphère tout le carbone que le bois capture. Donc pas bon du tout.

Ici intervient l'idée de l'humusation : transformer les corps en activateur propre à bonifier les terres arables - ou les jardins : compost, engrais naturel, ne serait-ce pas participer judicieusement au Grand Cycle de la Vie ? 
Laissons de côté les freins à cette riche idée qui proviendraient d'une gêne liée à la dignité humaine, à l'immortalité de l'âme, ou à des références déplacées comme le vieux film "Soleil Vert" (1973) dont la vision dystopique perturberait une rationnelle appréhension de la démarche et de ses objectifs.

Ce qui me frappe dans cette initiative, c'est la rage de l'utilitarisme : il faut servir coûte que coûte. Et après qu'on a travaillé, qu'on a payé de sa personne, ne serait-il pas dommage que la matière inerte que nous sommes alors devenus ne serve pas encore - et au bien de tous qui plus est ?  S'ajoute à cet extrémisme productiviste un je ne sais quoi qui relève du sacrifice ultime : la mort même, autant que la vie, doit être vécue pour le bien d'autrui : une espèce de calvinisme absolu, de sens du martyre que la mort n'interrompt pas : on n'échappe pas aux mortifications de la chair qu'on ne laisse pas en paix. 
Ce n'est pas ce que les malveillants appellent "l'écologie punitive" : c'est du productivisme (capitalistique ou autre) qui cultive la rentabilité comme s'il fallait se faire pardonner "la chair que trop avons nourrie".

Une autre idée me vient : "Partir c'est mourir un peu" a écrit Edmond Haraucourt ("Ultracourt" suggère mon correcteur d'orthographe). C'est en effet un peu court, jeune homme : même lorsqu'on quitte un lieu chargé de longs souvenirs, les souvenirs on les emporte avec soi, ils ne meurent pas. Partir est une joie, c'est accueillir une vie nouvelle. Dès lors mourir, c'est partir complètement, pas "un peu", sans souvenir ni métamorphose. S'humuser serait-il refuser ce dernier départ, une façon de ne mourir qu'un peu ? De se projeter dans un beau paysage d'avenir - beau potager ou prairie fleurie ?
Je préfère écrire en attendant.
Et que lors de mon incinération les assistants entendent "Set the controls to the heart of the sun".