Au gré des livres
"Des livres et nous"
On se rappelle l'époque récente où seule l'alimentation a été considérée comme "essentielle". Certes il est juste que sans boire ni manger nous ne valons pas grand chose et surtout pas longtemps. Cependant certain.e.s se sont émus que les objets de culture soient tenus pour inessentiels - surtout lors de la dure période où isolé.e.s les un.e.s des autres, les écrans seuls nous reliaient. Une autre forme de reliure eût été souhaitable.
Que ces inessentiels du confinement soient désormais remis à l'honneur et partagés dans la société humaine - précisément contre celles et ceux qui prétendent qu'il n'y a que des individus et pas de société.
"Des livres et nous" : agréable jeu de mots qui donne leur nom à deux librairies en France métropolitaine : l'une à Périgueux (Dordogne) et l'autre à St Just en Chevalet (Loire). S'il en existe d'autres, que les libraires pardonnent à mon ignorance.
Coups de cœur
Terres promises de Bénédicte Dupré La Tour aux éditions du Panseur (lu en décembre 24)
Ce roman se situe pendant la conquête de l'Ouest, sur les lieux où se sont déroulées vers 1850 les ruées vers l'or. (Mais aucun nom précis, ni date, ne vient borner ce monde fictif, comme on chercherait en vain sur une carte le comté de Yoknapatawpha conçu par Faulkner). On y retrouve donc les personnages attendus qui ont forgé notre imaginaire au fil des westerns et des récits, de Cendrars à London...ou même Steinbeck : la prostituée de saloon, tel ou telle indien.ne et sa "tribu", la famille de pionniers s'installant dans la prairie, le chercheur d'or ou le prêtre...
Chacun de ces personnages devient le centre d'un chapitre qui lui est principalement consacré. Mais au fil de la lecture, on retrouve telle figure aperçue bien avant dans une circonstance différente, si bien que cette succession de monographies constitue une véritable société se mettant en place au fil des narrations. A cette habileté de construction s'ajoutent des lettres intercalées entre chacun des chapitres, lettres qu'un condamné à la pendaison adresse à divers destinataires : son père, sa mère, ses frères, la sainte vierge, etc... Ces lettres "brûlantes" rappellent comme un glas une mort en suspens après chaque récit - après chaque facette de ce pandémonium en construction.
Le monde dans lequel s'inscrit ce roman, même s'il s'ancre dans la géographie des grandes plaines de l'ouest des USA et des Rocheuses, est avant tout le monde imaginaire que les films et romans de jadis nous ont transmis. Les figures d'anti-héros qui le peuplent nous sont présentées de l'intérieur, dans leur subjectivité, et cette particularité permet de juxtaposer sans transition, abruptement (on parlerait d'un cut en montage cinématographique) des manières contrastées de (sur)vivre, de (se) penser et de mourir en société.
Toutes les émotions, les violences, les illusions et les espoirs passent par la force des mots et les recoupements que nous (lectrices et lecteurs) sommes amenés à établir : à partir d'une situation en apparence conventionnelle (cliché), un détail curieux vient perturber l'ordre établi - le lieu commun. Le ver est dans le fruit et le récit implacable, dans un langage puissant et net, conduit à l'effondrement de l'image initiale.
Les figures féminines tiennent, dans leur grande diversité, une place de choix parmi ces récits. Les populations autochtones - selon l'expression désormais consacrée - ne sont pas en reste, et les représentants masculins aux noms savoureux d'Irlande (Swift ou Mulligan par exemple), représentants institutionnels, atteignent au paroxysme de leurs contradictions. C'est aussi pourquoi ce roman aux allures sagement historiques a des échos si contemporains et aborde de plein fouet les questions actuelles sur le colonialisme, le rôle des femmes dans les sociétés -actuelles ou traditionnelles, sans complaisance-, et très généralement la place de la littérature pour rappeler que toutes les vies comptent - quels que soient les usages sociaux ou les corps qui les abritent.
Les petits de Marion Fayolle aux éditions magnani. (mai 2024)
Il y a quelques jours encore j’ignorais jusqu’au nom de Marion Fayolle.
C’est à la librairie Youpi que j’ai vu qu’elle avait publié un premier roman, chez Gallimard, après d’autres publications en tant que dessinatrice. Et juste à côté du roman se tenait un petit joli livre papier crème avec en couverture le dessin d’un bébé nu endormi qui tient dans ses bras comme en songe ses parents unis, eux-mêmes endormis mais vêtus.
Cela s’intitule Les petits.
Et quand on l’ouvre, le premier dessin montre une dame en robe rouge, ventre très arrondi, qui pousse un landau vert tendre dont la bâche a la même rondeur de coquillage : double conque enveloppante et protectrice du ventre et du landau, qui masque au regard du lecteur le contenu supposé : un « petit ».
Les pages suivantes offrent au regard des situations simples où le point de vue de l’enfant croise celui de la mère ou du père. Situations simples comme la naissance ou l’allaitement au sein, les liens qui unissent la mère et l’enfant, l’attachement du père à l’enfant ou de l’enfant au père, etc...Mais le dessin, d’une grande limpidité, renvoie aussi bien à des rêves qu’à des questionnements : l’enfant boit au sein renversé comme dans un bol, l’enfant fillette qui s’écarte de la mère reste reliée à elle par le fil des tissus et les traits de la chevelure, traits et surfaces élastiques, souples mais indécollables comme du chewing-gum, l’enfant garçonnet se tient debout sous la robe bleue de la mère comme sous une cloche de verre...D’autres dessins interrogent : qui mène qui ? Est-ce une faille que l’enfant creuse entre père et mère, est-ce un pont que l’enfant établit entre père et mère ? L’éducation s’apparente-t-elle à un dressage ? A un modelage ? A la sculpture d’un être nouveau ? Et comme cela suit peu ou prou une vague chronologie, viennent les dessins figurant l’éloignement, l’émancipation, les inéluctables et séparations.
Les profondeurs psychologiques ou oniriques sont ainsi montrées, offertes à l’imaginaire comme à la réflexion, au fil de pages tendres et faussement naïves.
C’est une merveille.
Sans doute un jour lirai-je d’autres ouvrages - et le roman – de cette dessinatrice, mais ce recueil de clairs et mystérieux croquis féconde une infinie méditation sur les germes de nos relations intimes.
Rapides lectures occasionnelles
Balises, jalons, phares
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J’ai découvert Pierre Bayard, auteur insolite, il y a quelques années avec un premier titre : « Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? » J’avais d’abord cru à un canular et m’étais étonné que les éditions de Minuit se prêtassent à ce genre de boutade. Mais c’était plus subtil et, s’il y avait bien dans le principe une plaisanterie (avec la dimension absurde que ce mot a pris au moins depuis le roman de M. Kundera qui porte ce titre), le livre de P. Bayard interrogeait réellement notre rapport à la lecture, au savoir canonique, autrement dit à ce qu’on appelle pompeusement la culture. Avec « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » le questionnement de Bayard sur l’attitude concevable que l’on aurait adoptée pendant l’occupation de 40-44 s’appuyait sur l’image de son père, résistant. Et questionnait dans un for très intérieur la notion d’engagement et de résistance dans des circonstances particulièrement dangereuses. Avec son dernier titre, Bayard joue de l’homonymie avec le célèbre chevalier qui, prétend-il, aurait été son ancêtre. Voilà pour la fiction (du moins je le suppose). Mais cet ouvrage exemplaire porte en fait sur le mal et plus particulièrement sur la mort, les blessures et les exactions qu’un héros est appelé à commettre. Et le chevalier Bayard en est un, inégalable au combat et grand pourfendeur d’ennemis (par centaines, par milliers) tout en ayant la réputation d’homme prudent et sage, accessible aux valeurs très-chrétiennes et philosophiques (même s’il n’est pas certain qu’il ait su lire), en particulier la pitié et la modération.
En fait, après avoir recouru à Rabelais et s’être spirituellement affranchi des canons méthodiques de l’Histoire des sensibilités, c’est à une réflexion très aiguë sur le monde d’aujourd’hui que se livre Pierre Bayard comme pourront en témoigner quelques citations :
pages 39-40 : Quand je lis Cicéron ou Montaigne, qu’un gouffre mental devrait séparer de moi si l’on adopte le point de vue de certains historiens des sensibilités, j’ai l’impression de dialoguer avec des êtres proches, animés par des désirs et des angoisses similaires aux miens, et motivés plus profondément, au-delà de différences dans les comportements de surface, par des fantasmes analogues.
Pages 42 : Il suffit d’u peu d’attention et de sensibilité pour percevoir autour de nous les échos furtifs de ces vies différentes, comme si les univers que nous n’habitons pas entretenaient avec le nôtre de discrètes interférences.
Page 62 : ...Mais où est-il écrit que l’être humain apprend de ses mésaventures et renonce à persévérer quand il se rend compte qu’il a choisi une option néfaste ?
Page 72 : ...le mal est moins une effraction qu’un glissement, et c’est au cœur de ce mouvement insensible de dissolution intime des valeurs qu’il faut essayer de se placer pour en comprendre l’emprise en chacun de nous.
Il se trouve que le 7 octobre 2023, les membres du mouvement Hamas ont attaqué le territoire israélien et pris des otages. Il se trouve aussi qu’en réponse à cette attaque, l’État d’Israël s’emploie à détruire toute vie humaine possible dans la « bande de Gaza » - ciblant en priorité les bâtiments civils, les hôpitaux, les écoles et universités, interdisant l’accès aux journalistes et réduisant l’action des humanitaires. Aux 45000 morts déclarés s’ajoutent des disparus dans les décombres, des blessés par milliers, des amputés opérés sans électricité ni médicaments, dont une proportion d’enfants inégalée dans le monde. Il se trouve enfin que l’attaque du Hamas du 7 octobre est intervenue comme un signal face à la situation de « bagne à ciel ouvert » qui était celle de ce territoire, dont les postes frontières étaient fermés, l’accès à la mer interdit, sans liaison maritime ni aérienne autre que consentie par le voisin israélien. L’électricité même, l’accès à l’eau potable et autres commodités de base (nourriture) étaient soumis à son bon vouloir. C’est contre cet enfermement que le Hamas (groupe activiste religieux) a déclenché son attaque du 7 octobre.
La riposte totalement disproportionnée à cette agression est considérée par la CPI et la Cour Internationale de Justice, ainsi que par 164 pays membres de l’O.N.U., non comme une simple réponse à l’attaque dont Israël a été victime, mais comme une tentative d’écrasement d’une population gênante avec risque génocidaire avéré. Seuls les U.S.A. et quelques-uns de leurs alliés s’inscrivent en faux.
Que faire face à une population qu’on estime ne pas devoir exister ?
La destruction, l’extermination sont à ce jour la solution qui a été envisagée par plusieurs nations au cours du XXème siècle (Turquie ottomane à l’égard des arméniens, Allemagne nazie quant aux juifs, Serbie face à plusieurs, Croatie face aux serbes et bosniaques, Hutus rwandais face aux Tutsis, etc...) et qui a ses adeptes au XXIème : Israël vis-à-vis des palestiniens mais aussi Birmanie face aux non bouddhistes, Chine face aux Ouïghours, et quelques autres…
Dans ce cadre l’animalisation joue à plein : pour éliminer les populations considérées comme des parasites, il est impératif de les NOMMER en tant que telles : poux, cafards, sont les termes les plus en vogue. Mais il arrive que pris de court ou manquant d’imagination, les exterminateurs se contentent de traiter leurs victimes d’« animaux »...ce qui peut s’avérer contre productif : là où les termes « pou », « cafard », ou « rat puant » suscitent spontanément la répulsion, le mot « animal » appelle plutôt la sympathie et la défense. Le Paradis des religions du Livre est lui-même peuplé d’animaux en liberté. De plus, tout le monde sait que la population de Palestine fait partie des plus instruites parmi les nations arabes, que c’est une nation de littérateurs et en particulier de poètes.se.s, mais aussi de juristes, etc. Tout le monde sait aussi que l’islamophobie galopante chez les suprémacistes d’occident ne peut s’appliquer aux Palestiniens.ne.s qui comptent une minorité non négligeable de chrétien.ne.s (je le précise pour celles et ceux qui considèrent ces notions comme plus importantes que l’humanité générale).
Il est dans ces conditions difficile de tenir pour des « animaux » des docteurs, des écrivain.e.s, des coreligionnaires. De là l’emploi du terme « animaux-humains », certes délicat à interpréter, mais ayant le mérite de faire la part des choses : humains certes puisqu’ils sont sans plumes et marchent sur deux pattes, et cela coupe court à tous les exemples susvisés de médecins, universitaires, musicien.ne.s, artistes en tous genres, mais une fois cette objection évacuée, animaux tout de même par nature, par essence, même s’ils ont su accéder à un certain développement. En quoi dès lors cette animalité se manifeste-t-elle ? C’est là qu’il convient de traiter les populations en question « comme du bétail » afin qu’en effet, on puisse montrer au monde les comportements vils que l’on a provoqués. Ainsi des bombardements ont-ils ciblé les distributions de vivres aux populations affamées. Raté : il y a bien eu des victimes civiles en grand nombre, mais nul n’a pu témoigner d’actes de sauvagerie, de « loi de la jungle » qui aurait « naturellement » réglé la conduite des victimes. Alors que les expériences de laboratoire ont montré que des rats stressés par des agressions aléatoires (chocs électriques irréguliers par exemple) s’en prennent à leurs congénères, les victimes palestiniennes de frappes sur des cibles humanitaires n’ont montré aucun signe d’agressivité envers leurs semblables et les survivants s’en sont tenu à la panique ou à la solidarité.
C’est là que l’ouvrage de Pierre Bayard est précieux, qui indique à propos des guerres d’Italie (successivement qualifiées d’« absurdes, sanglantes et immorales ») que l’animalisation de l’ennemi devenait problématique lors des fréquents renversements d’alliance : l’animal répugnant de la veille devenait compagnon d’armes, le « compaing » devenait la bête à écraser.
Aujourd’hui 14 décembre 2024, Bashir El Assad figure, sans aucun doute possible quant à sa malfaisance, parmi les « bêtes à écraser », et il vient en effet de déguerpir devant une coalition rebelle. Or sa fuite a aussitôt permis à l’armée israélienne d’élargir son occupation du Golan, conquête impromptue que met à son crédit le gouvernement Netanyahou, lequel extermine et écrase un (autre) peuple entier. Et si cela est rendu possible, c’est que le principal soutien d’ El Assad (la Russie) est occupée à réduire l’Ukraine et à mordre sur son territoire. Or le dictateur russe prétend s’opposer à la « nazification de l’Ukraine », par un régime que soutiennent les démocraties occidentales, ces mêmes pays qui soutiennent officiellement l’expansion meurtrière d’Israël et dont le principal (les USA) vient d’élire à sa tête un partisan déclaré du dictateur russe.
Sommes-nous revenus, quoique l’échelle contemporaine soit celle de vastes nations, aux « combinazioni » des guerres d’Italie (« absurdes, sanglantes et immorales ») desquelles le chevalier sans peur n’est pas sorti sans reproches ? La confusion des alliances marque-t-elle le triomphe du machiavélisme ?
Qui est l’animal de qui ? Que sont les peuples devenus ? Peut-on espérer la fin de cette servitude volontaire à laquelle nous nous soumettons en apportant nos voix, nos actions et nos convictions à des dirigeants aussi sanguinaires et versatiles que les princes de la prétendue Renaissance lors des guerres d’Italie ?
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SUR LA LECTURE DU JOURNAL DE JULES RENARD - amorce...
J’ai ces temps-ci l’occasion de
feuilleter le Journal de
Jules Renard, tant vanté pour sa profondeur et son esprit.
Difficulté de lire un « journal » qui passe du coq à
l’âne constamment, des ébats de son couple à l’étude d’un
ouvrage des Goncourt, de Huysmans ou de tel autre littérateur oublié, du poids de son fils aux débats que suscite le lancement d'une revue littéraire...C'est un peu comme aller en apnée pêcher des huîtres perlières dans un environnement opaque.
Des remarques peu avenantes sur l’esprit des femmes. Misogynie d’époque, relativisée par la misanthropie d’époque qui concerne avant tout les mâles. Parfois surgit un nom qui a su traverser le temps, comme Vallès, Zola ou Courteline, parmi une foule d’inconnus. Parfois aussi, une pensée ou une impression saisissantes parmi les notes impromptues que l’on ne saurait rattacher à rien.
D’un Journal intime, il faudrait lire une page par jour et passer ensuite à autre chose, comme un qui écrit sa page d’écriture avant d’entrer discipliné dans la vie quotidienne, sorte de convers qui se résout à suivre la règle de l'ordre.
Quelques extraits de ce Journal qui court de 1887 à 1910 :
« L’esprit est à peu près à l’intelligence vraie ce qu’est le vinaigre au vin solide et de bon cru ».
« Les crabes, galets marchant ».
« 27 décembre 1887 : le travail pense, la paresse songe ».
(Prétention de cette époque où l’on commence à distinguer des esprits supérieurs, à faire la part entre l’efficience productive et la poésie exotique, primitive et lascive. Cela débute après Hugo et dure jusqu’à Valéry, Malraux, Camus… ou même Lévi-Strauss lorsqu'il laisse affleurer la sensibilité.
Jusqu’au 19ème, songe et travail sont d’une même étoffe, manifestent un même élan, après le 20ème ce sont des objets d’analyse. Entre les deux (fin 19ème, 20ème) s’opère la distinction fâcheuse, un peu raciste, entre les sociétés et les individus qui pensent et celles et ceux qui s’en tiennent à l’intuition, la rêverie, la pensée sauvage ou magique).
Animaux : « l’idéal du calme est dans un chat assis ». « Le merle, ce corbeau minuscule ». « Les chiens : on dirait une descente de lit empaillée ». Etc...
Cela fait de beaux clichés ayant l’air juste. Bien observé, pense-t-on aussitôt. Bien vu et bien dit.
Le saisissement des premiers gestes de son fils nouveau-né offre plus de perspective :
« Ses mains ratissent le vide dans une éducation constante du tact ».
Ou bien un vrai problème d’écriture à peine abordé : « La facilité qu’il avait à s’approprier les idées et les sentiments de ses auteurs favoris paralysait son originalité ».
Une chose étonne, qui dénote la difficulté que ce monsieur éprouve avec la langue maternelle : il voudrait pouvoir dire « je t’aime » en anglais, une langue qu’il ne connaît pas – assure-t-il.
Voilà qui est profond.
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