mercredi 2 avril 2025

 

Le 2 avril 2025

 

Au théâtre du monde : dire l’épouvante, de Lagarce à Sénèque.


J’ai assisté hier à une représentation de Juste la fin du monde, pièce maîtresse de J-L Lagarce mise en scène par Johanny Bert. Xavier Dolan a naguère adapté cette pièce au cinéma, et comme Vincent Dedienne tient le rôle principal de Louis, le public afflue.

Même si une partie du public vient pour des raisons de notoriété discutables, le spectacle est lui fascinant, la scénographie, les jeux d’ombre et le recours à des accessoires et marionnettes tenus à distance évoque à merveille les réminiscences du passé, les constructions mentales telles qu’elles s’incarnent dans les objets, dans les phrases toutes faites aussi qui sont des formules familiales entremêlées à un texte qui essaie de tirer au clair les zones d’ombre, le tissu embrouillé des constructions malsaines et figées au sein du microcosme appelé famille.

C’est sublime : tilt de l’émotion, éveil de la pensée à chaque instant. Pas un souffle dans le public tout entier tendu sur le fil des mots et des images.

Le détour(nement) de la pièce par Dolan et le cinéma a sans doute valu à ce spectacle une fréquentation que le seul nom de Lagarce n’aurait pas atteinte. Mais le retour au théâtre est magistral dans cette réalisation de J. Bert, d’une sensibilité intense et palpable dans sa fragilité.

Idée géniale aussi d’avoir fait interpréter la belle-sœur (pièce rapportée au sein de la famille) par une actrice de couleur.


Il se trouve que j’avais il y a quelques jours vu (Arte TV) le film Seneca de Robert Schwentke avec John Malkovich dans le rôle titre. Film remarquable qui joue sur la théâtralité à l’écran : scène frontale plantée au milieu des déserts comme l’était l’édifice (palais) de la tragédie antique dressé dans l’espace public. Et justement, tant pour suivre les atrocités de Néron que les leçons de Sénèque, le public est là, dans un espace ouvert. Pour un public choisi de faux amis, Sénèque donne sa mort en spectacle. Et c’est peut-être bien le thème profond du film : que vaut la parole de sagesse (philosophie) lorsque le maître jouit des honneurs du pouvoir et de la richesse – de l’opulence que confère une fortune incommensurable ? De là une représentation qui jamais ne vise à donner l’illusion du réel, mais interdit au contraire tout abandon à la vraisemblance.

C’est apparemment ce qui n’a pas plus à la critique comme au public qui est le plus souvent sceptique sur ce film génial : on reproche à Malkovich du cabotinage, on ne sait pas dans quel genre ni quel registre ranger cet ovni - autrement dit quel regard lui consacrer, dans quelle attente se situer : avec quelles lunettes regarder ces images ? Histoire, philo, satire, comique, épouvante, politique ?

Le film emprunte ouvertement au western (spaghetti) comme au péplum de série Z ou au film d’horreur : car vivre sous Néron c’est en effet une horreur, et philosopher dans l’entourage du monstre au pouvoir (faire entendre à l’occasion un point de vue divergent) en est une autre.

Mais lorsque les Monty Python produisent le trot d’un cheval avec une noix de coco ou font gicler le sang du chevalier noir à partir de bouts de ferraille, on sait qu’on est dans un film comique. Dans Seneca, on ne sait réellement pas à quoi on a à faire, et c’est le propre du pouvoir obscène et monstrueux de brouiller les données ordinaires : vivre sous Néron est une tragédie en soi, et prétendre se tenir à l’écart du monstrueux, espérer une vie « bonne » ou « apprendre à mourir » devient alors un verbiage grotesque quelle que soit la portée de cette pensée pour les temps ordinaires : c’est un peu comme la peste (ou le Caligula) de Camus qui dans une ville ordinaire « n’est pas à sa place ». Donc le film nous montre des personnages en effet « déplacés », burlesques malgré eux non par sottise ou déraison, mais parce que c’est la déraison même qui règne.


Savoir si cette interprétation de la « folie de Néron » est historiquement juste, c’est autre chose, et les historiens peuvent rectifier ce qui n’est pas le propos du film, qui ne prétend pas plus retracer la vie de Néron ou de Sénèque que « Sacré Graal » reconstituerait la vie des chevaliers : le film montre comment un pouvoir déréglé transforme la pensée en pose ridicule et vaine. La question n’est pas de savoir si Sénèque était ou non comme cela, mais de montrer ce qu’est un homme de culture à l’ère d’un Idi Amin, d’un Trump, d’un Poutine peut-être ou tout autre personnage (Ubu) dont le bon vouloir s’érige en droit. Le mauvais goût est alors érigé en mode. Tout n’est que simulacre, voire parodie. Seul demeure le fonctionnement de l’appareil, excellemment représenté par l’exécutant qui agit sans conviction mais est formaté pour cela.

Kafka n’a inventé ni Eichmann ni le docte conférencier Heidegger.

[Article à retrouver dans la rubrique Au gré de l'éphémère]

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire