Ce dernier week-end d’août j’ai
participé pendant deux jours et demi aux « Amfis », le
rassemblement de rentrée (que d’autres appellent université
d’été) du mouvement de La France Insoumise. Près de 5000
personnes y ont assisté et, avant le meeting de clôture du dimanche
matin, ce furent une cinquantaine d’entretiens, de débats, tables
rondes et autres temps forts qui se sont succédé pendant trois
jours, les soirs étant consacrés à des concerts, films ou
représentations théâtrales…
Tout
y est très bien organisé. Je n’entre pas dans les détails mais
la sécurité, les temps de pause entre les activités, les multiples
points d’eau mis en place en-dehors même des buvettes (sans
alcool) et coins repas, foodtrucks, espaces toilettes, les
sonorisations bien réglées afin que 10 rencontres puissent se tenir
en même temps sans interférence dans les espaces de plein air,
jusqu’à la mise en place des parkings et navettes, tout est pensé
et fonctionne.
Je
ne prétends pas rendre compte de l’ensemble de ce qui s’est
passé, n’ayant assisté qu’à sept séances en deux
jours...Voici en peu de mots ce que j’ai suivi : L’entretien
avec Didier Éribon
a surtout porté (outre les récits familiaux) sur la capacité à
transposer le JE en NOUS, à élargir l’identité individuelle en
collectif donnant accès à la parole. L’entretien avec Ada Colau
ex-maire de Barcelone a montré ce que peut une volonté qui agit
concrètement à partir des revendications basiques. Le débat sur ce
que le capitalisme fait aux savoirs a été riche de contradictions
et réflexions. J’ai mieux compris aussi la situation de Cédric
Herrou et son action dans la vallée de la Roya. Une déception :
place de l’art et de la culture dans la lutte
pour la démocratie : seul un
délégué CGT des techniciens du spectacle a élargi un peu le
débat, les autres se limitant à prôner leur
parcours ou leur action dans
le cadre du spectacle vivant.
D’autres
prises de parole, plus attendues, ont rythmé les déambulations,
flâneries ou discussions informelles entre les stands associatifs et
la librairie éphémère où l’on croise des visages connus…
Ainsi
s’achève le week-end dans la fraternité et l’espoir d’un
progrès politique.
Cependant
ce mardi 27 août, le pays reste suspendu à l’annonce par le
président de la République du nom du ou de la premier.e ministre
qu’il daignera enfin désigner, après plus de six semaines de
délai à l’issue des élections législatives. (Voir dans ce même
blog à la rubrique « Chronique des actus » le résumé : Pour Mémoire 9).
Six semaines de rumeurs, de
silences commentés, d’attentisme, d’atteinte au processus
démocratique, de tensions sous prétexte de trêve olympique, si
bien que depuis pas mal de temps j’ai
la désagréable sensation de ne plus m’appartenir, sinon lors de
parenthèses où je m’évade du quotidien. Bien qu’il soit loin
des souffrances qu’endurent tant de populations de par le monde,
mon quotidien (santé,
déplacements, moyens économiques, libertés d’action)
est depuis plusieurs années suspendu aux décisions apparemment
arbitraires d’un homme qui oriente la vie publique comme il
l’entend, sans se soucier de la réalité de millions de gens. Et
ballotté d’un arbitraire à l’autre, je me sens soumis à trop
d’incohérences pour que ma vie n’en souffre pas. Déjà entre
2018 et 2020, les protestations des « gilets jaunes »
n’ont obtenu comme réponses que saccages, violences et tirs. Puis
ce fut le COVID face auquel les masques ont été décrétés
nuisibles, avant d’être rendus obligatoires un mois ou deux plus
tard. Après les masques, ce sont les sorties de chez soi qui ont été
soumises à autorisation spéciale (qu’on se délivrait soi-même).
Après ces curieux ausweiss vaguement contraignants et vaguement
libéraux, c’est le vaccin (pas le russe ni le chinois mais trois
vaccins occidentaux et parmi eux un américain privilégié) auquel
les français ont été forcés de se soumettre sans que cette
vaccination
soit officiellement obligatoire. Rappel : il faut en général
une dizaine d’années de suivi pour qu’on mette sur le marché un
vaccin fiable, ici ce fut l’affaire de six mois pour obliger les
populations (y compris les jeunes à peine atteints par la maladie) à
s’y soumettre.
Après
que l’OMS a décrété fini l’état de pandémie, notre pays
s’est vu imposer une série de mesures concernant la sécurité,
l’emploi et les retraites, et d’autres choses encore touchant à
la vie ordinaire de chacun.e, sous le nom optimiste de réformes. Or
certaines
de ces mesures ont soulevé la protestation de six millions et demi
de personnes, et l’opposition de 83 % de la population active
selon les instituts de sondage. Non seulement il n’a pas été tenu
compte de ce large dissensus, mais toutes les mesures ont été
imposées par la violence dans la rue et par le passage en force dans
les assemblées.
Ce
rappel déjà un peu long pour dire que les décisions politiques
(que certain.e.s qui « ne font pas de politique »
semblent ignorer) impactent sérieusement notre vie quotidienne.
En
2024, les élections européennes ont vu la montée des partis
d’extrême-droite. Le président de la République, sous prétexte
de s’opposer à cette tendance, a dissous l’assemblée nationale,
provoqué de nouvelles élections « législatives » tout
en annonçant que La France Insoumise ne faisait pas partie de
« l’arc républicain ».
???
Il
semble que dans l’esprit de qui nous gouverne, les partis
d’extrême-droite, parfois fondés par d’anciens de la Wafen SS,
en fassent partie : de quelle nature est donc cet arc
républicain qui exclut, à l’assemblée, tout ce qui siège à
gauche des soutiens présidentiels ?
Cependant
le Nouveau Front Populaire, constitué d’une union des partis de
gauche face à la montée des fascismes, est arrivé en tête des
législatives : pas de majorité absolue, mais au total le plus
grand groupe parlementaire devant l’extrême-droite, les partis
présidentiels et la droite traditionnelle. Or, pour la première
fois dans l’Histoire de nos Républiques, le président a d’abord
attendu plus de 6 semaines pour dire le nom de la personne qu’il
chargeait de former un nouveau gouvernement (que l’on ne connaît
toujours pas en ce moment) puis, ayant consulté les partis, a fait
savoir que Lucie Castets, unanimement désignée par la gauche à
cette fonction, ne l’exercerait pas.
Na.
Un
ancien ministre, monsieur Cazeneuve, s’est déshonoré en affirmant
qu’aucun.e député.e France Insoumise ne devrait siéger à
l’assemblée nationale : or non seulement le suffrage
universel vient d’en élire 71, et le propos de monsieur Cazeneuve
bafoue le suffrage universel, mais 35 députés des partis
présidentiels tiennent leur siège du désistement (opposition
républicaine à l’extrême-droite) de candidat.e.s de LFI arrivés
troisièmes au premier tour. A quel titre donc ostraciser LFI et,
au-delà de ce mouvement, la relative majorité de toute la gauche ?
La volonté de poursuivre
éternellement une politique libérale à l’extrême est un élément
de réponse, mais au-delà de cette opinion, de cette idéologie,
qu’est-ce qui pousse l’actuel pouvoir non seulement à combattre
ses détracteurs, ce qui est bien légitime, mais à faire comme
s’ils n’existaient pas ?
N’oublions
pas que, lorsque des soignants ont refusé le pass vaccinal qui leur
était imposé, le président de la République, président donc de
toutes les françaises et tous les français, avait annoncé qu’il
allait tout faire pour les « emmerder ». Cela avait amusé
monsieur Véran, ministre, qui avait souri du franc parler du
Président. Fallait-il s’amuser du licenciement de personnels
soignants en pleine crise sanitaire ? Devant tout le déploiement
de mesures arbitraires présentées comme nécessaires, quoique
changeantes et aléatoires, je n’ai pu m’empêcher de penser aux
expériences du professeur Laborit : des animaux de laboratoire
soumis à un stress localisé (une décharge électrique par exemple)
parviennent vite à l’éviter. Mais si la source du stress devient
aléatoire, ils s’en prennent à leurs congénères. Sans
congénères à qui s’en prendre, ils s’en prennent à eux-mêmes
(mutilations, prostration dépressive et dépérissement…). Même
si nous ne sommes pas tout à fait des souris de laboratoire, ne
sommes-nous pas soumis malgré nous à un régime où l’arbitraire
instille la peur et, face à cette peur qui ignore quel mauvais coup
se prépare, où et quand, nous révolte ou nous anéantit ?
Nous
ne souffrons pas les maux des vraies victimes des véritables
guerres : nous vivons loin des atrocités inhumaines qui se
commettent à Gaza, ailleurs en Palestine, en Ukraine, au Congo,
etc...Est-ce une raison pour ne rien dire des victimes de
l’arbitraire, ici même, de celui qui depuis sa première élection,
n’a cessé de nous vouloir en guerre pour assurer son autocratie ?
En guerre contre les pauvres et les laissés pour compte, en guerre
même contre un virus, en guerre contre ses opposants qu’il ne
s’agit plus de convaincre mais d’abattre ?
C’est
pourquoi trois ans plus tard, je me demande si dans le fonds ce refus
de prendre en compte le résultat des élections, qui ressemble à un
caprice d’enfant (je casse ce qui ne me plaît pas), ne puise pas
sa véritable déraison dans un plaisir (relevant psychanalytiquement
du stade anal) d’emmerder une fois encore une bonne partie de la
population. Mais quand cette partie représente plus du tiers des
élus, n’est-ce pas une façon de plonger la France entière dans
la m… ?
Certes,
il y a les mesures du programme du NFP qui s’opposent point par
point à la politique qui a été conduite depuis plus de quinze
années, mais n’y a-t-il pas sous-jacent comme un attrait pour le
chaos, vice troublant épargné à nos voisins ? Plusieurs
de nos voisins capitalistes ont admis, devant l’accumulation des
problèmes sociaux, d’indexer
les salaires sur l’inflation et relever les bas salaires.
Privilégier le chemin de fer (voyageurs et fret) par rapport aux
poids lourds, les allemands et les suisses (pourtant pas trop
révolutionnaires) le font. Pourquoi en France cet acharnement à
s’en prendre aux étudiants sans le sou, aux prolétaires ubérisés,
aux titulaires précaires d’un RSA peau de chagrin ? Pourquoi,
y compris au mépris des institutions et de la devise qui les résume
(Égalité – Fraternité en particulier) cultiver le mépris de la
population ? Pourquoi prendre exactement les mesures propres à
mettre le feu aux poudres en Kanakie - Nouvelle Calédonie ou
déchirer le tissu social à Mayotte ? Pour le profit de
quelques-uns sans doute, mais est-ce suffisant ? L’habileté
véritable ne consisterait-elle pas à faire au moins semblant de
jouer le jeu ? Au lieu de cela on donne dans l’outrance, le
mépris, la morgue, la suffisance, la violence frontale qui bafouent
les espoirs démocratiques et exacerbent les ressentiments.
Comme
Aristote jugeait qu’il y avait des esclaves par nature, nos
dirigeants pensent-ils qu’il y a par nature des corvéables à
merci sur lesquel.le.s on s’asseoit comme sur une cuvette de
chiottes ?
*
Additif du 28 août : à la relecture, je m'aperçois qu'on pourrait croire que je considère ce mépris des gens et de la démocratie comme le fait d'un seul homme. or je n'ignore pas que les puissances d'argent ont dès longtemps utilisé, instrumentalisé les processus démocratiques tant qu'ils pouvaient s'en servir, et se sont assis dessus et/ou les ont écrasés lorsque les résultats des scrutins démentaient leurs projets. Sans remonter aux siècles passés, on retient le tour de passe passe du traité sur la constitution de l'Europe (Rome II, 2004) refusé par plusieurs peuples d'Europe et reconduit par ses dirigeants en 2007 par le traité de Lisbonne. On voit bien, aujourd'hui et partout, l'acharnement des puissances à poursuivre les lanceurs d'alerte et toutes les formes d'expression libre dans l'espace public : aujourd'hui le watergate n'aboutirait pas à la démission du président américain (Nixon) mais à l'incarcération des enquêteurs...
Je n'ignore pas ces données objectives du temps présent. Mais je reste frappé par la singularité, dans ce panorama, de notre chef d’État, si prolixe qu'il concurrencerait presque sur les ondes feu Fidel Castro, mais dans un autre registre, et si contradictoire entre les propos tenus, démentis puis confirmés, conduisant à un embrouillamini d'où rien ne ressort, sinon que ses opposants sont les seuls responsables -pardon, "coupables" à éliminer- des difficultés que nous connaissons.