dimanche 26 mai 2024

LE VOYAGE DE HOLLANDE

 

 

Je reviens d’une huitaine de jours passés aux Pays-Bas, où je n’avais pas mis les pieds depuis un certain été pluvieux, vers 1990. Outre les nuages des tableaux et les ondées fréquentes, mon souvenir retenait des temps anciens quelques clichés merveilleux, comme les bus multicolores d’Amsterdam, le cygne sculpté flottant sur un lac du musée Kröller-Müller (que j’attribuais à Henry Moore alors qu’il est de Marta Pan), ou les vaches paissant l’herbe mouillée entre les immeubles de la banlieue de Delft. Je me rappelais vaguement un marché aux fleurs assez pervers pour être aux enchères descendantes, et que la peinture était partout une "invitation au voyage" avec ses ciels, ses intérieurs hollandais et ses scènes de genre.

Mes clichés d’antan avaient fixé les choses.


Or, par delà les cartes postales, les Pays-Bas sont un carrefour de flux : partout ça circule. On imagine aisément l’enchevêtrement de canaux, de bras de rivières, de lacs veinés de digues, et les embarcations de toutes sortes qui y naviguent, faisant se lever les ponts levis, tourner les ponts tournants, s’ouvrir et se fermer les écluses à tout bout de champ. On se fait aussi l’idée du cliquetis des trams se tortillant sur leurs aiguillages, de la mastication caoutchouteuse des portières de bus, de tram, de métro ou de train qui chargent ou déchargent leur flot humain. On sait enfin que les gens d’ici sont adeptes de la bicyclette, avantagée par le plat pays.

Mais imagine-t-on avant de l’avoir subi que ces mêmes bicyclettes, sans dérailleur ni frein pour les plus archaïques, se déplacent (en ville) à toute vitesse en hordes compactes qui suivent des trajectoires connues d’avance et tarabiscotées, courbes, diagonales, si bien que la masse des piétons et celle des automobiles doit se glisser, esquiver, s’étirer comme de la guimauve pour mieux s’élancer à chaque croisement, à chaque feu tricolore – nombreux feux tricolores pour les autos, pour les vélos, pour les piétons – qu’accompagnent des bruits variés pour se faire entendre des malvoyants : pionnière dans le respect du handicap, cette riche nation a développé des politiques volontaristes de soutien aux PMR si bien qu’à tous les flux de circulation s’ajoutent parfois un ou plusieurs fauteuils électriques qui se comportent tantôt en piétons, tantôt en cyclistes, tantôt en automobiles.

Aussi les réseaux ferroviaires, routiers et autoroutiers, constituent-ils un entrelacs infini où l’on peut tourner indéfiniment d’une bretelle à l’autre, presque sans aire de repos ni BAU (bande d'arrêt d'urgence) pour faire le point ou regarder son mobile, à moins de se soumettre à la voix de Mme. Google que je supporte mal. Notre petit véhicule rouge s'est donc trouvé ballotté comme une boule de billard, renvoyé par la bande de l’A 12 à l’A39, de la N54 à l’A2, d’Utrecht à Hilversum, d’une bifurcation vers Den Haag à un crochet par S’ Hertogenbosch, de Doordrecht à Loosdrecht, de Leeuwen à Loenen qu’il ne faut pas confondre avec Loenen aan de Vecht : le Vecht en question est une tentacule indocile du Rhin qui monte vers le nord alors que ses autres bras (appelés Waal ou autrement : les noms indigènes n'aident pas) bifurquent vers Rotterdam.

Je me suis rappelé les premières pages de La Peste où Camus écrit qu’Oran est une ville « moderne », inconfortable aux malades par son activité permanente. Tous les Pays-Bas manifestent cette modernité agissante, où le mouvement dénote la bonne santé, celle d'abord des colosses des deux sexes qui font prospérer l'économie, où tout fonctionne impeccablement pour que rien ne soit perdu, ni un arpent de terrain, ni une seconde de vie, ni une occasion de « faire des affaires ». Rien ne se perd, tout se monnaie. Sur les berges d’un canal entre deux rangées de lotissement, trois moutons paissent l’herbe. Un plus grand pré loge des centaines de vaches laitières parmi lesquelles chevaux et moutons paissent aussi les portions d’herbe plus rase, comme un regain de seconde main. Chaque arbre de la ville ou grille de pont sert de garage à vélo. Tout l’espace est utile, tout compte et coûte : si vous prenez l’apéritif au café, au restaurant, on ne vous apportera jamais des amuse-bouche (nootjes) ou une carafe d’eau mais il vous faudra les commander pour quelques euros : il n’y a pas de petit profit. Il se trouve aussi qu’un des plus beaux musées se trouve dans le parc naturel de Hoge Veluwe, en pleine forêt qu’entoure un quadrilatère de routes : les autorités ont donc décidé de rendre payant l’accès au parc, seul moyen d’accéder au musée, ce qui en double le prix d’entrée - véhicule en sus.

Le flux monétaire est le flux principal, quoique plus discret que les autres, mais de toute chose il faut tirer parti : s’il faut une large prairie artificielle pour accueillir des centaines de vaches, une cour herbue pourra nourrir un mouton. Dans Otterlo, village riche où se niche la forêt à péage et le musée fameux dont il a déjà été question, entre les maisons opulentes et les grosses voitures bien garées devant, se répète le même jardinet ridicule avec sa cascade miniature et ses poteries aux fenêtres : on dirait que depuis les siècles passés où les bourgeois se faisaient portraiturer en réussite, il convient toujours de montrer que les affaires vont bien, que ça rapporte. Que l'on garde pignon sur rue.


Je me suis soudain rappelé que lors du voyage précédent, je m’étais étonné que dans ce pays où la plupart des gens parlent couramment l’anglais, rares étaient les explications traduites : menus, œuvres exposées, consignes dans l’espace public, la langue hollandaise régnait seule. Depuis, ça s’est amélioré  dans les musées. Mais il n'est pas évident de deviner qu'une verkenkarbonade est une côtelette de porc, et si on le découvre, téléphone en main, mieux vaut être à pied qu'en vélo pour consulter les traductions en toute sûreté. Paradoxe : dans un pays où tout a l’air prévu, sécurisé, il faut constamment se garder de la circulation alentour, sans se fier aux apparences : une karbonade n'est pas carbonisée, et un kapsalon, plat composite, n'est pas du mobilier ni une coupe de cheveux : quelques mots d'anglais pourraient le préciser. Ces défauts de traduction, et les risques afférents, ne sont pas les seuls dangers qui assaillent le touriste.

On peut aussi sursauter à des crissements, des raclements catarrheux ou de bruyants éclats comme de vuvuzela (mot probablement zoulou et non afrikaner) : ce ne sont pas des klaxons (seuls les vélos donnent de la sonnette à qui mieux mieux) mais, outre les sirènes des ambulances et le ferraillage des remorques, ce sont les voix qui conversent joyeusement dans une langue hérissée de toniques appuyées sur des grasseyements de tonnerre : que de fois, dans la volupté de couchants « d’hyacinthe et d’or », ai-je été tiré de ma contemplation par des salves vocales agressives ! Malgré le calme des ciels, l’ordre des jardins, la beauté fleurie des ruelles et des berges, on peut être pris de sursauts nerveux et de tremblements si l’on est à portée d’une conversation animée. Dans ces conditions, que faire en Hollande ?


Eh bien les concerts de toutes sortes ne manquent pas, l’accueil y est souriant et les musées flamboient : chaque ville en a plusieurs, et dans les rues aussi, sur les places, l’art ancien côtoie celui d’aujourd’hui. En-dehors des œuvres majeures de maîtres reconnus, on trouvera aussi un musée d’instruments exotiques, de boîtes à musique, de miniatures, etc...La Hollande engrange depuis des siècles des trésors et, lorsqu’elle en manque, elle décrète que les chaussures, les armes, les fleurs ou les broderies sont aussi des trésors et méritent leur musée. Les Pays-Bas sont une juxtaposition de vitrines où tout s’expose, les femmes aussi, à la masse des passants. Et tout se vend : c’est un poste avancé du capitalisme moderne. On y paie son pain avec une CB, bientôt la monnaie sonnante et trébuchante n’aura plus cours. Et pour que rien ne trébuche plus, les parcours seront entièrement balisés comme sur des tapis roulants : on est ainsi guidé pour payer soi-même aux caisses individuelles avec plein de systèmes discrets qui évitent la fraude ou le passage en douce. Chaque pas est suivi, chaque geste est compté, rien n’est laissé au hasard. Un client n’est plus tout à fait une personne mais une source de profit qu’on véhicule dans un espace approprié.

(La France y vient, de Décathlon à d'autres "grandes enseignes", mais des hôtesses encadrent les clients. En Hollande, non : chacun.e se plie seul.e aux exigences des machines)

Tout se passe bien, il n’y a pas de bousculade, les échanges sont rares et courtois. Tout entiers orientés vers le profit, et donnant une impression de paisible propreté, l’air et le sol néerlandais sont « absolument modernes » selon l'injonction de Rimbaud : c’est peut-être pour cela qu'il a choisi l’armée hollandaise, pour voir du pays, bien qu’il ait promptement déserté : il y a là de quoi franchir aisément les « vieux parapets » d’Europe, solides mais pas très hauts, pour se laisser conduire au bout du monde.


Vrac de curiosités :

- Dans un pays de grande diversité artistique, pas croisé un.e seul.e musicien.ne de rue. Ni rien d'ailleurs qui dans la rue ne soit pas à sa place : un seul SDF apparent en huit jours, et qui dormait.

- Une station service de Zandvoort consent des rabais les jours de Grand Prix de formule 1.

- Vers Ijmuiden, où des canaux relient Amsterdam à la mer du Nord, les doux vallonnements des dunes innombrables font face aux déjections d’un immense complexe pétrochimique et d’aciéries (Tata) dont les effluents bien encadrés ne peuvent s’échapper que par en-haut : nuages, marines et ciels de Ruysdaël nourris par la pollution…

- Marken n’est plus une île depuis qu’un cordon routier la relie à la terre. On s’y gare à l’entrée sur un parking cher pour voir ce qui subsiste des chalets en bois peint, jadis de pêcheurs, aujourd’hui comme un décor entre les bars et restaurants...l’artisanat local, comme les artistes d’ Enkhuizen, a l’air d’avoir plié bagage, les hollandais sont rares, on entend parler français, anglais, et une langue slave : du polonais peut-être ? Peut-on imaginer des touristes russes ou ukrainiens en Hollande ces temps-ci ?

- Il subsiste à Harlem un moulin qui se visite à prix d’or et porte le nom d’un certain Hadrien...Impossible d'en savoir plus, aucune indication à l'extérieur, et si l'on paie pour entrer, toutes les informations sont en néerlandais. Plus près de l’Église subsistent aussi plusieurs bordels, ouverts le dimanche. Et une belle statue contemporaine (le combattant du soleil) dont la municipalité a tout fait pour se débarrasser, sans y parvenir. Harlem est un havre séduisant.

- Non loin de là, on peut visiter (pour beaucoup plus cher) tout un village de moulins reconstitués.

- La saison des tulipes était officiellement finie depuis le 12 mai (et les hectares du keukenhof conséquemment fermés : 30€ par personne d'économisé, car un parc fleuri c'est tout de même trente euros l'entrée), mais la nature est ainsi faite qu'il en restait quelques rangées parmi les champs ouverts, libres à la vue.


Heureusement, il y a les couleurs des tableaux de Vermeer, et l’expression retenue, toute intériorisée, de ses modèles, il y a les autoportraits de Rembrandt ou de Van Gogh, d’autres tableaux éclatants ou un peu effrayants comme ceux de Jan Toorop ou de sa fille Charley. Les anciens hollandais ont eu quelques penseurs radicaux, de Spinoza à Jansen (pas le cycliste, le théologien), à qui ils n’ont pas donné la chasse. Max Havelaar est un de leurs personnages romanesques : j’aimerais mieux connaître la littérature de ce pays. 

Mais c'est précisément Spinoza qui achevait son éthique sur cette phrase :  "Tout ce qui est beau est difficile autant que rare". Van Gogh en peintre et moraliste renchérit  deux siècles plus tard :  "la plupart des gens ne trouvent pas assez de choses belles". (S'abandonneraient-ils, ces gens, à la facilité qui banalise le monde ?). Et comme s'il précisait, le même peintre confie à son frère :  "Tenir bon n'est pas facile - mais ce qui est facile ne signifie pas grand-chose".

Ce sont là quelques illustres exemples d'exigence et de génie que ce pays a produits, comme il a pu sur un malentendu séduire Baudelaire ou l'homme aux semelles de vent. Mais aujourd'hui, dans le mouvement permanent qui l'agite, ce même pays concentre à la fois ses beaux clichés anciens comme source de rapport, et un présent d'automatismes en plein essor auxquels l'humain s'adapte, s'emboîte à toute allure, comme emporté par une dynamique involontaire.            

Je comprends que l’âge venant et le besoin de ralentir s’imposant peu à peu, celles et ceux qui le peuvent quittent leur monde terraqué où bouillonnent ensemble luxe et volupté, ordre et quelques beautés, pour s’établir dans un sud aux contrastes plus rudes mais où la vie s'étire plus tranquille. 

 


              

samedi 4 mai 2024

LES PETITS

 

Il y a quelques jours encore j’ignorais jusqu’au nom de Marion Fayolle.

C’est à la librairie Youpi que j’ai vu qu’elle avait publié un premier roman, chez Gallimard, après d’autres publications en tant que dessinatrice. Et juste à côté du roman se tenait un petit joli livre papier crème avec en couverture le dessin d’un bébé nu endormi qui tient dans ses bras comme en songe ses parents unis, eux-mêmes endormis mais vêtus.

Cela s’intitule Les petits.

Et quand on l’ouvre, le premier dessin montre une dame en robe rouge, ventre très arrondi, qui pousse un landau vert tendre dont la bâche a la même rondeur de coquillage : double conque enveloppante et protectrice du ventre et du landau, qui masque au regard du lecteur le contenu supposé : un « petit ».

Les pages suivantes offrent au regard des situations simples où le point de vue de l’enfant croise celui de la mère ou du père. Situations simples comme la naissance ou l’allaitement au sein, les liens qui unissent la mère et l’enfant, l’attachement du père à l’enfant ou de l’enfant au père, etc...Mais le dessin, d’une grande limpidité, renvoie aussi bien à des rêves qu’à des questionnements : l’enfant boit au sein renversé comme dans un bol, l’enfant fillette qui s’écarte de la mère reste reliée à elle par le fil des tissus et les traits de la chevelure, traits et surfaces élastiques, souples mais indécollables comme du chewing-gum, l’enfant garçonnet se tient debout sous la robe bleue de la mère comme sous une cloche de verre...D’autres dessins interrogent : qui mène qui ? Est-ce une faille que l’enfant creuse entre père et mère, est-ce un pont que l’enfant établit entre père et mère ? L’éducation s’apparente-t-elle à un dressage ? A un modelage ? A la sculpture d’un être nouveau ? Et comme cela suit peu ou prou une vague chronologie, viennent les dessins figurant l’éloignement, l’émancipation, les inéluctables et séparations.

Les profondeurs psychologiques ou oniriques sont ainsi montrées, offertes à l’imaginaire comme à la réflexion, au fil de pages tendres et faussement naïves.

C’est une merveille.

Sans doute un jour lirai-je d’autres ouvrages - et le roman – de cette dessinatrice, mais ce recueil de clairs et mystérieux croquis féconde une infinie méditation sur les germes de nos relations intimes.

LES PETITS de Marion Fayolle paru aux éditions MAGNANI

vendredi 3 mai 2024

UN PREMIER MAI SPORTIF

 

Le 2 mai



J’apprends avec stupeur que monsieur Glucksmann le fils a été expulsé manu militari de la manifestation du 1er mai à laquelle il participait (à St Étienne). Qu’il a aussitôt mis en cause LFI (La France Insoumise) alors que les jeunes communistes ligériens revendiquaient cette action d’éclat. Comme à cette heure le candidat en tête de la liste du PS-place publique aux européennes n’est pas revenu sur ses déclarations, LFI a protesté et demande des excuses, ce qui renforce l’image de râleurs-mauvais coucheurs de ce mouvement : comme s’il y avait, à réclamer l’évidence, de l’aigreur, de l’amertume, de la colère, bref, des formes archaïques, ringardes donc malvenues de ressentiment. Le schéma est simple : un groupuscule infantile du PCF évince d’une manifestation un leader d’une autre gauche, lequel saisit l’occasion de s’en prendre à des tiers qui se trouvent être ses principaux opposants, et qui n’y sont pour rien. 

Billard à trois bandes et trois perdants.


Pour ma part, je me suis glissé sans incident parmi les manifestant.e.s d’ une ville moyenne de province.

Contrairement à certaines grandes villes et aux années précédentes où cette manif symbolique avait fait l’objet de violentes attaques policières, les cortèges ont cette année défilé dans le calme. Malgré la mauvaise humeur due à la surdité du pouvoir en place qui continue à appauvrir les classes populaires et moyennes au profit des plus fortunés. Dans le défilé de la sous-préfecture, il y avait environ 400 personnes, ce qui est considérable : à peine un millier de personnes s’étaient réunies pour protester contre le saccage des retraites ou la loi sécurité globale, et là, le 1er mai, ce n’était somme toute qu’une commémoration plutôt qu’une mobilisation urgente.


(Rappel : en 1886 des ouvriers de Chicago réclament la journée de travail de 8 heures (les véritables 3-8 : 8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de loisir) au lieu de 12 heures. Deux ouvriers sont tués par la police...Dès 1889 l’internationale socialiste élargit le mouvement qui s’exporte en Europe. Cette commémoration revendicative des travailleur-se.s devient « Fête du Travail » en 1941 (régime de Vichy, esprit de conciliation nationale) et jour chômé en 1948).


J’ai retrouvé quelques anciens.ne.s collègues que je connaissais en tant que militants, et j’ai été surpris qu’entre 2 slogans chantonnés leur conversation portât principalement sur le foot : je ne les savais pas supporters, ni accrocs au point de traverser une partie de la France ou de l’Europe pour soutenir les leurs à Lille, Lens ou Naples...Je montrais pour leur conversation ma bienveillance par un sourire modeste aisément contenu, tout en me demandant comment des gens réfléchis, engagés qui plus est dans des luttes sociales exigeantes et généreuses, pouvaient perdre tout sens critique pour défendre en territoire hostile les couleurs de la ville voisine – et de son club de millionnaires. Peut-être était-ce l’appartenance à un groupe solidaire qui les motivait, comme le groupe que nous formions d’ailleurs en ce 1er mai.

Mais bientôt, de sport en sport, la conversation tourna vers les jeux olympiques dont les coûts sont exorbitants, dont la tenue expulse les pauvres (visibles) de Paris, et où les exigences sécuritaires produisent bien des écueils : restrictions des déplacements, laissez passer obligatoires, badges et reconnaissance au faciès, interdiction de tout autre événement sur le territoire, par exemple les festivals d’été, afin de concentrer sur les J.O. tout le potentiel policier, exploitation de bénévoles au point que s’élèvent des accusations de travail déguisé.


Eh bien ! Mes collègues militants, habituellement prêts à soutenir leurs sportives et sportifs favoris (peut-on dire favorites?) délaissant sur le champ la casquette de supporter, espéraient que ces futurs Jeux montrent au monde entier les travers de l’organisation. Ils ne souhaitaient certes pas un événement trop grave, un attentat ou une catastrophe, mais ils envisageaient une multitude de petits accrocs, ou les excès de zèle des forces de l’ordre (comme ç’avait été le cas lors de la finale d’une coupe d’Europe où les supporters étrangers avaient été bousculés, frappés...et choqués du traitement à eux réservés). En somme, que la façade reluisante s’écaille et derrière le conte laisse paraître la réalité.

Cependant les mêmes, qui chantaient en ce 1er mai provincial et tiède « Même si Macron ne veut pas nous on est là », sacrifiaient une bonne part de leur salaire à payer leur déplacement en car pour suivre leur équipe.

La magie du sport n’est-elle pas merveilleuse ?

lundi 29 avril 2024

Avril de choc

 

Le 29 avril


J’ai commencé très fort le mois d’avril : en traversant l’avenue le premier du mois, bonne blague, j’ai heurté la bordure de séparation entre la part automobile et la part cyclable de la chaussée. Je me suis affalé. Douleurs, le côté droit blessé. Trois jours plus tard, prise de tension : 19. Médecin, traitement, électrocardiogramme qui présume des anomalies. Urgences, cardiologue. Et pour finir, rien de très urgent : l’infarctus à venir n’est pas certain. Comme l’écrit Camus à propos du père Paneloup : cas douteux.

Ironie des circonstances : j’ai chuté alors que nous partions en promenade sur les berges du fleuve, qui étaient inaccessibles car lui aussi était sorti de son lit après les pluies torrentielles du week-end. Mais nous ne le savions pas. L’eussions-nous su que nous ne serions pas sortis, que je ne me fusse pas vautré ni blessé, que je n’eusse pas pris ma tension ni su qu’elle était élevée, que je ne me fusse pas rendu chez le médecin, n’eusse pas subi 10 prises de tension ni 2 ECG, ni même su ce qu’ ECG signifiait en langage hospitalier, ni attendu aux urgences l’annonce finalement différée de ma mort prochaine, et n’eusse pas commencé de traitement : je ne serais peut-être plus qu’une ombre ici-bas, un souvenir pour quelques-un.e.s.

Aussi épargnerais-je, si je n’avais pas entrepris cette impossible promenade, ces lignes à qui les lit.


Mais puisqu’il faut bien « penser sa vie », ou « vivre avec la pensée », ce qui pour certains est la définition même de la culture, je raccorderai cet épisode aussi violent qu’inattendu de ma récente existence à deux graves questions : la relativité de l’humour et le mystère de la prédestination, que deux souvenirs soudain réactivés éclairciront. Destin d’abord : il y a bien longtemps le véhicule avec lequel je comptais traverser une partie de l’Atlas est tombé en panne à Marrakech. Plusieurs amis marocains ont spontanément interprété ce coup d’arrêt comme une protection : si j’avais pu continuer ma route, n’aurais-je pas risqué de verser dans un ravin, de crever loin de toutes terres habitées, de périr dans l’effondrement des pistes ou sous les éboulis de la montagne ? Ma chute ce premier jour d’avril sur la piste cyclable préludait peut-être, de la même façon, à la prévention de ma santé dont j’aurais continué à ignorer les défaillances sans ce blessant coup d’arrêt. Il m’est plaisant de retrouver ce souvenir, moi mécréant pour qui la Providence n’a jamais été qu’un mot – ou le nom de la capitale du Rhode Island installée sur le même parallèle (41ème) que le Vatican.

L’autre souvenir est celui des poissons d’avril qu’on riait de voir au dos des petits camarades de cour de récréation. Mais déjà à cette époque lointaine, les journalistes (tenus de respecter la tradition de fake news amusantes, qu’on appelait bêtises, un premier avril) les inventaient dans des domaines insignifiants, pour ne pas heurter la sensibilité des victimes de l’actualité. On annonçait ainsi qu’une planète clignotante avait été décelée dans le système solaire ou qu’un poisson gros comme une baleine avait été pêché entre Marseille et le cap Corse. Au fil des ans nul n’était dupe ni ne trouvait ça drôle. Mais il est clair qu’aujourd’hui, entre les otages israéliens et les milliers de gazaouis abattus, entre les victimes ukrainiennes, syriennes ou soudanaises, parmi toutes ces vies qui comptent si peu qu’on est obligé de proclamer qu’elles valent (vies des femmes abattues pour l’honneur, des noirs abattus pour l’exemple, ...etc) aucun sujet ne serait assez léger, assez vain, pour perpétuer la tradition des poissons d’avril – sauf à susciter la colère légitime de toutes les victimes injustement tournées en dérision : si, par exemple, un quotidien régional s’avisait d’annoncer l’interdiction des sociétés de pêche par le ministre de l’intérieur, n’entraînerait-il pas de violentes attaques de sous-préfectures, et ne tomberait-il pas, du coup, sous l’accusation d’apologie du terrorisme ? Nous vivons une époque où il convient de mobiliser ses avocats avant de lancer une boutade à deux balles.

La tradition carnavalesque (voir l'ouvrage de référence de Mikhaïl Bakhtine) n’a plus droit de cité. Cette épaisse, lourde et vulgaire inversion des rôles et des rangs, tolérée depuis l’Antiquité pour un court laps de temps, même sous les régimes les plus autoritaires et les despotismes les plus ombrageux, s’est éteinte à notre époque de gentrification des consciences. D’abord, l’inversion n’est plus drôle : singer les maîtres, caricaturer les puissants, cela ne fait plus rire depuis que les potentats en question osent se présenter sans fard : à quel niveau devrait condescendre la satire pour frôler la réalité ? De plus, que l’on se tienne en-haut ou au bas de l’échelle sociale, on partage à peu près le même idéal de sécurité et de salubrité, ou d’hygiène de vie : on veut entretenir et développer son corps, ses facultés, ses biens, au point que le renversement des normes, même pendant un seul jour, n’est plus un signe de liberté mais la marque d’une dangereuse insouciance, ou négligence à l’égard de soi-même et d’autrui. L’ivresse tapageuse ou la scatologie délirante qui amusaient les adeptes de Rabelais n’amuse plus personne : elle aurait tendance à ennuyer la plupart, à choquer quelques-un.e.s, à contrevenir surtout au bon sens le mieux partagé qui exige le bon fonctionnement de notre corps : on lui évitera les excès, on l’exercera aux efforts, on cultivera la modération. Quant aux représentations du pouvoir, nos sages institutions sont si évidemment fondées sur les droits humains que les chahuter conduirait au chaos ou à la tyrannie. Donc afin d’éviter ces périls, drames sociétaux ou sanitaires qui nous menacent, tout esprit de carnaval sera dévitalisé, toute portée symbolique sera refusée aux débordements licencieux : ce sont à présent des attractions folkloriques qui induisent des profits touristiques et ne sauraient mettre en cause l’ordre établi.

Exit la dimension subversive de ce qui fut l’avènement d’une culture populaire, ou tout au moins l’acceptation d’un débordement dionysiaque de la Fête. Gentrification des mentalités.


Les esprits sérieux objecteront que les pires tourments ont agité les Temps anciens ou modernes et que les guerres, les exactions civiles génocidaires, les viols et massacres d’innocents, toutes les violences qui rendraient insoutenables les outrances carnavalesques ne sont pas apparues récemment. Et les esprits sérieux auront raison : les pestes, les bûchers, les Saint-Bathélémy n’ont jamais interdit la liesse : il arrive qu’elles y aient participé, tout comme les exécutions publiques pouvaient donner lieu à des chants et des danses (n’est-ce pas le sens du mot tragédie?) ou à des « émotions » -disons émeutes- populaires plus ou moins spontanées contre l’autorité.

Ce qui me semble avoir changé, ce ne sont pas les abominations humaines qui auraient atteint une telle gravité que l’on doive vivre un deuil permanent : les horreurs du passé, au moins égales en proportion à celles d’aujourd’hui (exterminations programmées, Holodomor ou Shoah, exécutions publiques, lynchages ou bourrelleries diverses), n’interdisaient ni l’outrance, ni la satire, ni la dérision. Mais la nouveauté, c’est que l’indécence gagne en proportion du respect auquel on est tenu : il convient de tout respecter. Respecter les interdits qui multiplient les limites à notre liberté (d’expression, de mouvement, etc), respecter toutes les sensibilités, y compris celles qui se refusant à l’Histoire sont scandalisées par les faits anciens et leurs représentations : ainsi les ligues anti-tabac d’Australie ont-elles obtenu que l’opéra Carmen soit déprogrammé (à Sidney) car l’héroïne y fabrique des cigares. Plus récemment, un colloque sur Dostoïevski a été annulé à Turin sous la pression de patriotes italiens solidaires du peuple ukrainien attaqué par l’armée russe.

Cependant, plus nous respectons le respect dû à tout, toutes et tous, plus nous sommes confrontés au spectacle indécent des discriminations, à la licence arrogante des puissants, à l’esclavage croissant des sans voix, sans papiers, sans avenir, sans rien et parfois sans vie.

Quelle place laisser au charivari quand il convient d’épargner à chacun.e les blessants préjudices qui pourraient heurter ses convictions et préjugés ? Aucune. Là où règne la raison du plus fou, la sage déraison n’est plus de mise. D’autant que cette sévère dictature de la pensée va désormais libre et décomplexée : un procès pend au nez de toute critique fondée, une plainte a été déposée (puis retirée) par un député qui avait subi un jet...d’ironiques confettis. On s’en prend à des masques, à des effigies, à toutes sortes de simulacres. Toute indocilité, même et surtout symbolique, est passible de signalement, et loin d’attendre que soit établie l’exactitude ou l’inexactitude des faits, on commence par les égrener comme le fruit d’ opinions.

Mais peut-être cet article d’opinion n’est-il qu’un poisson d’avril surgi d’un esprit trop inquiet.

dimanche 31 mars 2024

ZOOM SUR L'ABSURDIE

 

Le 31 mars


Le titre de cet article m'est venu après que j'ai assisté au film iranien Chroniques de Téhéran.

L'Absurdie est un territoire aux multiples facettes qui présente des paysages variés mais toujours exotiques. D'anciens moralistes l'ont parfois situé sur d'autres planètes ou de lointains continents. D'autres écrivains comme Kafka l'ont extrapolé en schématisant le monde qu'ils pressentaient à partir de leur expérience ou de leur rêverie inquiète. Leur prémonition a pris corps avec l'avènement de régimes totalitaires d'un genre nouveau : contrairement à ceux du passé, issus de la force ou du hasard, ils se fondaient sur des "vérités scientifiques" qui triompheraient nécessairement, d'abord parce qu'elles étaient vérités (et ne pouvaient dès lors être remises sérieusement en question par des êtres sensés), ensuite parce qu'elle s'appuyaient sur des procédures rationnelles et les techniques les plus avancées. 

 Les opposants à ces savants progrès ne pouvaient être que malveillants (voués à la case prison, bagne, relégation, extermination selon le degré de gravité de leur mauvais naturel) ou frappés de démence (et leur place était alors dans les asiles psychiatriques où le stalinisme, par exemple, relégua pas mal d'artistes, de chercheurs égarés et d'intellectuels bêtement critiques). Comme la perfection que ces régimes laissait entrevoir se tenait dans un avenir plus ou moins prochain, c'est également dans un futur proche ou lointain, plutôt que sur d'autres mondes ou continents, que les dystopies situaient l'Absurdie heureuse. Huxley, Orwell et quantité d'autres auteurs de science ou politique fiction placèrent l'horizon du bonheur vers la fin du XXème siècle, ou après.

Nos aînés, qui vivaient alors dans le monde libre, voyaient avec bienveillance l'humour grâce auquel les peuples opprimés parvenaient à sourire de leur désespoir. Moi-même j'ai eu plaisir à mettre en scène des pièces de V. Havel dans le temps où il était assigné à résidence et j'ai savouré l'ironie de M. Kundera qui prolongeait l'esprit de N. Gogol ou de W. Gombrowicz.

D'autres traditions ont cultivé des formes particulières de double ou triple sens, en particulier la poésie de langue arabe ou farsi (persane) qui tout en chantant l'amour a exprimé des convictions religieuses ou philosophiques qu'il eût été risqué de dévoiler ouvertement. Nos troubadours cathares s'en seraient souvenu, tout comme certains de nos écrivains entrés en résistance après 1940 : voir La leçon de Ribérac de L. Aragon et la place du lyrisme dans la "poésie de contrebande".


N'insistons pas sur ces détours historiques : constatons plutôt qu'en 2024, dans notre pays, je ne trouve pas en littérature, au théâtre ou sur les écrans de dénonciation de propos ou de mesures absurdes : on en trouve abondamment, de bon ou mauvais goût, sur les réseaux sociaux, mais qu'en est-il au plan de la représentation ? Les ouvrages politiques ne manquent pas, mais ils dénoncent, ils attaquent, ils renoncent ce faisant à l'aimable distance qu'autorise le constat de l'absurdité. J'aime pour ma part ces fictions où les réalités minuscules de l'existence témoignent par le menu de l'inhumanité d'un régime politique qui s'emploie à faire le bonheur de son peuple en réglementant le port des couvre-chef ou l'emploi des prénoms. 

Une dictature se signale par la violence qu' elle met à réprimer, menacer, exécuter ses opposants. Mais ces signaux ne concernent que relativement peu de personnes. En revanche les mille tracas par lesquels elle emmerde sa population peuvent à l'occasion atteindre des proportions insoupçonnées et faire prendre conscience à tous et toutes, à tout un peuple, de sa vraie nature. Or je constate que pour ce que j'en connais, le cinéma ou la littérature laissent aux pays lointains le soin de ces dénonciations à taille humaine des processus absurdes. Cela signifie-t-il -et ce serait heureux - que nous échappons à cette dérive qui fait de chacun.e de nous un suspect potentiel et réclame toujours plus de surveillance, de réglementations administratives et de dispositifs répressifs ?

Malheureusement j'en doute. En peu d'années, on a vu un président de notre République déclarer la guerre à...un virus. Et face au virus, ce fut en effet une sorte de politique de la terre brûlée que d'empêcher les humains de se côtoyer dans l'espace public. Les scientifiques de renom qui souhaitaient d'autres dispositions ont été démis de leurs éminentes fonctions. Il fut interdit de consulter les médecins. Il fut interdit de visiter les plus vieux, qui périrent en nombre. Devant le manque apparent d'efficacité de ces mesures, une seconde vague de confinement a été décrétée (je ne me prononce pas sur sa nécessité, je suis incompétent pour cela, mais constate que c'est en parfait illogisme : ce qui n'a pas suffisamment marché doit être renouvelé). On remplissait soi-même les autorisations de sortie. Le document justificatif d'une petite page lors du premier confinement en faisait trois lors du second. Mais laissons ce triste épisode ancien pour des données plus récentes.

On a augmenté le nombre de caméras et de radars partout. En quelle proportion les infractions ont-elles diminué ? Et les délits ? Aucun résultat significatif. D'aucuns plébiscitent alors une nouvelle augmentation d'appareils de surveillance.

Les mesures très coûteuses d'expulsion et de rétention d'étrangers clandestins sont régulièrement renforcées. Y en a-t-il moins ? Non. Que faire ? Renforcer les mesures.

Il est arrivé que des sécheresses soient plus intenses ou fréquentes que par le passé. Que faire ? Réduire la consommation agricole ou industrielle de l'eau ? Non : multiplier les méga-bassines (dont un quart de l'eau s'évapore) pour assurer l'alimentation des cultures les plus gourmandes en eau. Et accessoirement inculper, blesser les personnes qui s'opposent à la construction de ces dispositifs...

Autres suggestions de focus sur l'Absurdie :

 - Les descendants des gendarmes qui dans les années 80 sillonnaient les plages pour que les dames s'y couvrissent la poitrine arpentent en 2020 les mêmes sables pour que d'autres femmes ôtent leur burkini (comme à Téhéran, c'est bien souvent le corps des femmes qui fait l'objet de mesures administratives...)

- Un.e ouvrier.e dont l'usine met la clé sous la porte devra prouver que ce n'est pas par son incurie qu'il ou elle se retrouve sans travail. Son déclassement lui offre l'opportunité de rebondir ! Et de se former afin de devenir son propre employeur !

ETC...

ETC...

L'humoriste Raymond Devos avait en son temps intitulé un sketch "La raison du plus fou". J'ai bien peur qu'on réserve au régime des mollahs, ou à d'autres dictatures lointaines, la dénonciation de l'irrationnel, et qu'on s'aveugle ici même sur notre prétendue raison : au plus les techniciens trouvent de réponses à la question COMMENT au moins nous nous interrogeons collectivement (avec si possible les sentiments de fraternité, de bienveillante égalité des droits et une légère liberté de ton) sur le POURQUOI de nos actions.

lundi 11 mars 2024

Certitudes et interrogations sur une question d’actualité

 Du 9 au 11 mars


1er volet : 

souvenirs anciens ressuscités  au lendemain de la journée internationale des droits des femmes.

Lorsque je portais ma fille sur le ventre, dans son porte-bébé kangourou, les passants des rues piétonnes d’alors se retournaient sur moi comme sur une curiosité venue d'une autre planète. Lorsque trop vite après, je suis allé la chercher à l’école… maternelle (pardon : pré-élémentaire), j’ai dû affronter les mamans, les tatas et les nounous qui se précipitaient pour l’habiller à ma place. 

« oh la pauvre petite » 

« oh la pauvre bichette » 

étaient des expressions lancées à ma barbe, tandis que les mains expertes des professionnelles du maternage boutonnaient le manteau, fermaient en un éclair l’anorak de ma fillette criant « papa ».

Devais-je m’expliquer, me fâcher devant toutes ces bonnes volontés qui ne me reconnaissaient pas le droit de choyer mon enfant ? Qui n'admettaient pas que je m'occupe d'elle, que je sache faire ?

C’était il y a longtemps et j’étais convaincu d’aller, quoique chahuté, dans le sens de l’Histoire : bientôt presque tous les hommes non seulement partageraient les tâches dites domestiques, mais ils pourraient aussi témoigner de tendresse envers leurs enfants (voire d’autres que les leurs), sans être écartés des échanges affectueux réservés aux dames.

Quelques décennies plus tard, je vois que les mouvements féministes et plusieurs partis politiques réclament non seulement l’égalité des revenus pour un même travail, et luttent contre les « plafonds de verre » qui touchent toutes les populations discriminées, mais aussi s’élèvent contre les violences physiques et verbales subies par les femmes ou les enfants, ou des minorités de genre ou ethniques racisées, tandis que les vocables « pédé » ou « fiotte » que je croyais réservés aux archives continuent à agresser – souvent avant passage aux coups, aux viols, etc.

Quelles forces nous ont ramené à ces comportements archaïques alors même que, dans le même temps et malgré les cris d'orfraie traditionalistes, la loi élargissait et défendait les droits humains à toustes les citoyen.ne.s ?

Et l’éducation dans tout ça ? Qu’attendent les nounous, tatas et mamans, de leur rejeton.ne.s ? Les veulent-iels joli.e.s ? Dégourdi.e.s ? Volontaires ? Costaud.e.s ? Déterminé.e.s ? Bien trempé.e.s de caractère et ne s'en laissant pas compter ? Dociles ou obéissant.e.s ? (Je sais bien que c'est à peu près la même chose, mais l'usage comme la charge positive ou négative de ces deux mots n'est pas la même). En vue de quel devenir adulte les familles et leurs substituts élèvent-elles les fillettes et garçonnets ? Pour être chef.fe.s ? Milliardaires ? Libres face aux autres, ou pour être soi-même ? Solidaires ? Gagnant.e.s, battant.e.s, conquérant.e.s ? De quoi (de territoires ennemis, de parts de marché, de bons revenus ou autres choses...) ?

 

2ème volet :  

 Certitudes et interrogations sur une question d’actualité

Hier la cérémonie des Césars a brui du discours de Judith Godrèche (mon correcteur orthographique ne me propose hélas que Godiche) comme l’an passé la Croisette avait murmuré des honnêtes propos de Justine Triet qui craignait pour la liberté de création : pas assez soumise, la madame, pas assez remerciante des honneurs imprévus qui lui étaient consentis, trop partisane et politique, en un mot trop pensante, trop mal pensante, et si l’homme est un roseau pensant (hommage intéressé de Pascal à Descartes ?), la femme doit-elle l’être ?

Mais ne nous égarons pas de parenthèse en parenthèse : hier soir, Judith Godrèche a mis les points sur les i et voulu susciter, enfin, une réaction claire des milieux cinématographiques contre les violences faites aux femmes. Elle ne l’a pas pleinement obtenue : le silence dans la salle était pire qu’à l’exclusion de Garaudy du PCF (mon correcteur ortho qui ignore Garaudy propose « maraud »).

Je ne sais pas s’il est possible de parler d’un tel sujet sans être immédiatement rangé dans la catégorie des pour ou des contre, des libérateurs ou des fachos machos, des progressistes humanistes ou des réacs patriarcaux : essayons.

Pour ma part, il ne m’est arrivé qu’une fois de subir contre ma volonté des attouchements : j’avais presque 18 ans, un agriculteur m’avait pris en stop près d’Aléria et commença à me poser la main sur la cuisse et la pétrir un peu. J’ai rapidement demandé à descendre et son entreprise (muette) s’est arrêtée là : il n’y a pas eu de véritable menace, d’agression aboutie, c’était un rien, une futilité. Mais je me la rappelle assez clairement des décennies plus tard, comme une réelle agression sur ma personne, qui provoqua sur le coup un mal-être blessant sur lequel je ne mettais pas de mots.

Partant de ce « rien » qui m’a marqué précisément parce que ce n’était pas rien, j’en perçois la disproportion par rapport à des relations sexuelles imposées sous une quelconque menace. Comment vit-on dans un monde où l’on peut difficilement dire non, où même on ne le peut pas du tout, où la seule alternative réside dans la fuite (et l’abandon des espérances) ou la soumission ? Qu'un tel monde soit condamné après que les contraintes qu'il impose aux victimes ont été révélées, voilà qui réjouis, ou du moins qui soulage.

 Toutefois, ce principe intangible rencontre parfois des circonstances moins nettes, qui ne sont pas nouvelles : Musset déjà évoque les familles qui, dans la Florence du XVIème siècle, comptent sur la jeune fille de la maison pour leur valoir une promotion sociale, ou quelques ducats pour les plus pauvres (Lorenzaccio, III, 3). L'espoir du succès auprès d'une 'vedette' ne peut-elle conduire à de telles stratégies ? La personnalité en vue ne doit pas céder, bien sûr, mais là n'est pas la question. La question serait : que vaut la notion de consentement chez un.e admirateur.ice. qui escompte faire carrière ? Qui démêlera lucidement entre le consentement et la pression, l’insistance à quoi l’on cède ? Saluons à cet égard les fonctionnaires de police et de justice qui s’emploient à distinguer le vrai d’avec le faux dans des circonstances contradictoires et obscurcies. La majorité est depuis un demi-siècle établie à 18 ans, il est question de l'abaisser à 16 : que vaut le consentement d'un.e adolescent.e de 16 ou 18 ans lorsque les enjeux, affectifs ou autres, sont pressants et peu clairs ?

Que le principe du consentement demeure la base d'une relation sexuelle, c'est le point d'appui indispensable. Mais il apparait que cette exigence même n'est pas aussi limpide que l'on voudrait. 

Cependant une autre question me tarabuste, moins légale que physiologique : celle des appétits – et de la prétention à honorer la personne que l’on force ou contraint de quelque façon. Dans un passé pas si lointain où la bourgeoisie officiellement puritaine s’amusait des frasques prêtées aux artistes (célèbres) – nombreux mariages de telle star hollywoodienne ou aventures extra conjugales d’acteurs ou de chanteurs – dans un passé proche, donc, tel ou telle avait la réputation d’être un tombeur, un Dom Juan, ou une grande amoureuse, une croqueuse d’hommes, etc, pour reprendre des expressions désuètes qui furent populaires. Des stars fragiles connaissaient des épouses ou des maris successifs, des amant.e.s kleenex et vivaient entourés d’adorateurices (d’aides-éducatrices suggère mon correcteur) : Ô combien de groupies se sont offert.e.s aux musiciens pop (après avoir jeté leur soutif sur les scènes internationales ou remis un coup d’eyeliner dans les bals de villages), combien de soupirant.e.s ont suivi leurs tournées et se sont évanoui.e.s dans l’extase de leur sueur ? Combien ont ainsi devancé les caprices de l’idole ? Je me demande dès lors où les heureux récipiendaires de ces hommages (ce sont pour la plupart des hommes) trouvent le désir de forcer d’autres partenaires  potentiel.le.s ? Où puisent-ils la conviction que leur désir est un honneur pour chaque passant.e qui croise leur chemin ? On évoquera la fatigue et le relâchement des road trips et jet lag. Surmenage et décompression. L’excitation mêlée à l’abandon après la performance scénique. La solitude de longs et lointains tournages. Certes. Je reste cependant surpris par la boulimie que supposent de tels comportements. Et comme nous l'a montré un ancien ministre, cela reviendrait à se servir d’autres personnes humaines, des personnes de compagnie en quelque sorte, comme de la serviette éponge que les ramasseurs de balles glissent aux champions des courts, vite fait bien fait pour leur faire du bien sans déranger leur concentration. C’est alors en contradiction avec le rêve, le fantasme de midinet(te) envers les stars (du sport, du cinéma, de la politique ou du barreau, de n’importe quoi) : y a-t-il beaucoup de personnes pour désirer se mettre entièrement au service d’un.e autre, même adulé.e ? Sainte Véronique peut-être, qui avait l’air de s’y connaître en serviettes éponges ?

Le principe du consentement revient alors au premier plan, sa nécessité est confortée, mais suffit-elle ? Peut-on consentir librement et amoureusement à une servitude ? A être la chose d’un.e autre, à en devenir l’esclave par choix ? J. Brel a chanté « Laisse-moi devenir / L’ombre de ton chien » (Ne me quitte pas) : version romantique d’un thème qui l’est beaucoup moins dans des écrits érotiques sadiens, tels Histoire d’O ou les Carnets de Laure : qu’y a-t-il derrière le désir tant admiré et décrié à la fois d’appartenir totalement à quelqu’un ? Cela a-t-il du sens ? Quant aux personnes (intelligentes) qui ont figuré ce fantasme dans leurs écrits, ou tenté de le vivre, qu’exprimaient-elles derrière ces mots qui pour moi sont un complet non-sens ?


Mais laissons la souffrance et la perte de soi érigées en œuvre d’art. Ce qui émerge avec le mouvement #me too c’est, compte-tenu des plaintes déposées ou à venir, la remise en cause d’un monde où le talent -la valeur peut-être- se confond avec la puissance. La fin des êtres qu’un langage commode prétend irrésistibles. Malgré ses ambiguïtés, le consentement constitue une bonne base pour faire place aux simples égards que l’on doit à une autre personne – ce qu’avait bien compris malgré son peu de langage, et bien qu’il m’ait si fort déplu, mon vieux conducteur d’Aléria. 

Le monde des arts, des lettres, des sports ou même de l’entreprise, monde de gagneurs qui fait tant de perdant.e.s, devrait pouvoir le comprendre aussi.

Ceci établi, il resterait ensuite à transformer nos mentalités afin qu’en aucun cas, l’exercice d’un pouvoir ou d’un talent n’exerce une fascination telle qu’y soit associée érotisme ou héroïsme : vaste programme qui remet en cause l’éducation, le patriarcat évidemment mais aussi le train du monde et sa culture dominante, la valeur marchande des objets et des corps réifiés, bien d’autres choses encore qui depuis pas mal de millénaires sont entrées dans notre inconscient collectif. Mais je crains si mon propos bifurque vers ces tâches futures de m’égarer dans les sophismes.

N’envisageons donc, pour l’instant, que le principal :

- pas de rapport au corps de l’autre qui ne soit consenti.

- indistinction entre la volonté d’un homme et la volonté d’une femme (ou de tout autre personne tel.le qu'iel se déclare : voir infra) sans que l’une volonté prime sur l’autre.

- même indistinction en ce qui concerne la parole d’un.e supérieur.e et d’un.e inférieur.e hiérarchiques , ces distinctions « d’établissement » n’ayant de pertinence (que l’on peut discuter par ailleurs) que dans le cadre professionnel auquel l’autorité établie doit se limiter.

D’abord rien que cela, qui serait déjà l’accès à un monde nouveau...

Un monde futur qu’il serait bon de mettre d’urgence sur ses rails, sans quoi la juste exigence de #me too va se limiter à une multiplication toujours plus abondante de dénonciations, donc de procès, sans que les rapports sociaux entre humains évoluent d’un iota. Et l’exigence de justice n’aura abouti qu’à un nouvel ordre moral, nouveau Maccarthysme ouvrant la chasse aux sorciers.

 

3ème volet : du zèle extrémiste en éthique à la mode

Chasse aux sorcier.e.s d’autant plus féroce et sans fin que l’exigence de respect dû à toustes, lorsqu’elle devient championnat de pureté, connaît ses extrémistes sans bornes, comme le montre ce § lu avant-hier dans un blog :

« Le 8 mars : journée internationale des droits des femmes ? Seulement ? Qu'en est-il des autres personnes subissant la domination cis (coquille de rédaction ou terme que je ne connais pas ?) masculine, soit les personnes queers, non binaires, genre fluide et les hommes trans ? Nous devons militer pour l’élargissement du sujet politique du féminisme »

Sans doute cette personne a-t-elle raison de tenir pour politique le féminisme et de vouloir l'élargir à d'autres. Mais devant un tel afflux de désignations classificatrices des désirs humains, j’aurais tendance à répondre : « même pas peur ! » Or je n'en suis pas sûr : une nomenclature aussi chargée m'effraie à coup sûr plus que les espaces infinis laissant sa chance au vide, à l'aléatoire et à l'inconnu.

Mais il y a pire : lu ce jour d'hui dans un autre blog, tenu par un homme à qui les plaintes déposées contre G. Miller ont ouvert les yeux, à ce qu'il dit. (Je dirais pour ma part que ça l'a autorisé à exposer publiquement la condition pécheresse qu'il revendique). Voici le début de son texte, je n'ai pas lu le reste, souhaitant à ce monsieur qu'il puisse rejoindre dans les pays où cela se pratique sérieusement un groupe de flagellants :

"...Aucun homme, même 'allié' en apparence (c'est de Miller dont il parle, allié en quoi ?) n'est digne de confiance. Aucun. Le temps de peser et penser tout ça. De réfléchir sur le monstre hideux patriarcal et violent qui vit -aussi- en moi..."

On voit que la chasse aux sorcier.e.s a un bel avenir  puisque les sorciers jouissent des coups de balai qu'ils s'infligent... car je doute que ce monsieur ait commis de bien grands crimes, peut-être a-t-il injurié sa maman ou giflé son petit ami - ce qui est très mal (ou trop mâle), vous en conviendrez - mais grâce à lui Eve n'est plus seule à porter le péché originel : elle avait goûté au fruit de la connaissance (de soi-même ?), Lui a succombé à sa propre Révélation et ne peut dès lors avoir confiance en aucun homme. Il devra souffrir ad æternam d'être ce qu'il est. (Ô joie de la chair meurtrie, sacrifiée et dolente : "Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir mais dis seulement une parole, etc...")

Cela me fait ressouvenir du personnage de La Gloïre dans l'arrache-coeur (de Boris Vian), pharmakos qui patauge dans un égout pour absorber les péchés de la cité, ou quelque chose d'approchant. Il y aura hélas toujours de zélés jusqu'auboutistes pour transformer une juste lutte (ou cause : le mot "lutte" pourrait cliver) en championnat de repentance. 

J'invite enfin à lire ma pièce Dazibaos, qui traite précisément des violences faites aux femmes et intrafamiliales (et de leur dénonciation) pour lever le moindre doute  sur cette question de fond qui risque de s'appauvrir en pensée à la mode.


dimanche 10 mars 2024

Terres dévastées et scènes de chasse

 Le 10 mars


Je ne crois pas à quelque prédestination ni à la fatalité qui frapperait tel ou tel peuple, telle ou telle nation, pays, groupe de population...
Je suis toutefois frappé de la récurrence des discours de dénigrement, de ravalement des êtres humains, qui accablent régulièrement certaines populations. Frappé, et accablé par les tragédies que ces discours entraînent. Comme si nier ce qui est permettait d'imposer son idéologie, comme s'il suffisait que les pouvoirs imposent silence à l'évidence pour que fonctionne la falsification, le tour de passe passe, pour que le mensonge passe pour vérité et réciproquement.
 
Exemples actuels éloquents : 1) La Palestine. Il n'a jamais été dit que la postérité d'Abraham devait s'établir dans un désert d'hommes. Il y a des gens qui vivent sur la terre d'Israël. En outre, si la Torah associe Isaac et Jacob à leur père lorsque Dieu promet une terre à leur postérité, rien ne dit que les autres descendants d'Abraham (Ismaël et quelques autres) en soient exclus.
Aussi les références aux Philistins - souvent déconsidérés mais parfois pris en exemples - sont-elles nombreuses : philistins desquels dérivent les noms de palestiniens et de Palestine. Aussi semble-t-il aberrant de vouloir faire passer les conflits ouverts ou larvés depuis 1948 pour des primautés territoriales. Et s'il se trouve malgré tout des tenants de la coutume du premier occupant, je me permets de les renvoyer, pour tirer leçon de leur obstination, à la fable de La Fontaine "Le chat, la belette et le petit lapin" qui en illustre les conséquences. D'où vient cette idée qu'il faille éradiquer les Philistins de la terre promise à Abraham et à sa descendance ?

2) L'Ukraine. Pas plus que pour l'est de la Méditerranée je ne suis versé dans les fluctuations séculaires de l'Europe centrale, tant géographiques que politiques, mais j'essaie de m'informer. Sans remonter jusqu'aux argonautes, il me semble bien que les bords est et nord de la mer Noire ont vu déferler pas mal de populations depuis l'Asie, et que la Ruthénie (autrement nommée Rus de Kiev) ait constitué le premier Empire d'Europe centrale et orientale. Cet agglomérat de "principautés" flanqué à l'ouest par les polonais et les suédois, attaqué à l'est par les mongols, a donné lieu entre Kiev et Novgorod à la fondation d'un état russe dont Moscou ne devient la capitale qu'au XIVème siècle. 
Si la Rus de Kiev sert de toile de fond à la future Russie, l'Ukraine en tant qu’État moderne indépendant n'apparait qu'au sortir de la première guerre mondiale, dans l'U.R.S.S. naissante. Et le territoire qui fut jadis à la base de la future Russie, de son unité politique et religieuse (chrétienne orthodoxe) devient une sorte de bouc émissaire durant le XXème siècle : grenier à blé de l'U.R.S.S., elle connait pourtant trois famines durant la dictature stalinienne ("Holodomor" en ukrainien désigne cette période). Certains ukrainiens salueront dès lors les soldats du troisième Reich comme des libérateurs tandis que d'autres rejoignent l'armée rouge et résistent à l'occupant. Massacre des populations juives par les Einsatzgruppen - mon correcteur orthographique suggère cyniquement"dispensateur" : voir le roman de Jonathan Littell "Les bienveillantes".
Les dernières fluctuations de l'Histoire au XXIème siècle m'ont l'air de confirmer que l'Ukraine est ce territoire tampon (c'est un peu le sens de son nom, limite, bordure) sans cesse partagé entre des influences contradictoires, et sur lequel de plus puissants frappent comme par défoulement. 
 
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Contrairement aux leaders actuels d'Israël, religieux ou opportunistes, cherchant à occulter la réalité historique de la Palestine et de ses habitants, le leader actuel de la Russie, loin de nier l'histoire, s'appuie sur ses ambiguïtés : l'Ukraine médiévale fait partie du fond national russe - un peu comme pour certains, c'est de Lorraine qu'avec Jeanne d'Arc s'éveille un sentiment national de la France (voir Gérard Noiriel). L'Ukraine est un carrefour de routes et de populations, tournées vers la Pologne et le melting-pot européen, ou la Russie et ses peuples du nord et d'Orient ou encore la mer noire si convoitée où aboutissent aussi bien le Danube que le Dniepr. Face à l'envahisseur nazi, l'Ukraine a fourni avec le même zèle que d'autres pays d'Europe, dont la France, une forte résistance comme d'ardents collaborateurs. C'est sur ce fondement équivoque que s'appuie l'agression russe, qui transforme de réelles différences historiques en motifs d'hostilité.
Après la seconde guerre mondiale, les habitant.e.s du Schleswig ont été appelé.e.s aux urnes pour choisir entre le rattachement au Danemark ou à la nouvelle Allemagne de l'ouest (R.F.A.). Les "cantons" où le vote pro-danois l'a emporté sont devenus danois, ceux où le pro-allemand l'a emporté sont devenus allemands. N'est-ce pas merveilleux ? Dans un passé plus lointain, les suisses ont un jour estimé que les différences de langue, les nuances religieuses, l'autonomie de chaque canton, ne suffisaient pas à justifier leurs luttes intestines, et se sont "confédérés". N'est-ce pas admirable ?
Cependant il est d'autres consciences qui, aux différences réelles et au passé divergeant des populations, répondent par la dévastation des terres et la souffrance des peuples - voire leur élimination si on garantit la toute puissance et l'impunité des envahisseurs. N'est-ce pas épouvantable ? 
Qu'on ne vienne pas nous parler de langues asservies, de religions incompatibles ou de cultures qui s'entrechoqueraient comme des plaques tectoniques : la seule discrimination efficace porte sur l'altérité quelle qu'elle soit, sur l'inacceptable monstruosité prêtée à l'opposant décrié, à l'adversaire déclaré, à l'ennemi proclamé, et le processus est toujours le même : commencer par dénier l'humanité de celles et ceux que l'on souhaite éliminer, les maintenir dans de si atroces conditions d'existence que leur animalité, leur bestialité, apparaîtra spontanément. Or il se trouve que dans les conflits récents, en dépit des atrocités, c'est toujours les comportements jugés inutiles, superflus quand manque l'indispensable, mais raffinés, qui finissent par se distinguer de l'attitude des bourreaux : que ce soit en récitant des poèmes à Beyrouth, en se maquillant pendant le siège de Sarajevo, ou en composant de la musique en enfer, ce sont les témoignages de dignité des victimes qui dénoncent et renversent le mensonge fondamental des agresseurs : celui de l'inhumanité.